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DIAL 2525

PÉROU - La situation des employées de maison : de la soumission à la résistance

Syndicat des employées de maison

mercredi 16 janvier 2002, mis en ligne par Dial

La situation difficile des employées de maison au Pérou est connue. L’intérêt particulier du texte ci-dessous vient de ce qu’il donne directement la parole aux personnes concernées, nous permettant ainsi de prendre conscience d’une façon unique du sort fait à ces personnes et de la résistance qu’elles mènent courageusement contre les abus dont elles sont victimes. Article paru sous la signature du Syndicat des employées de maison, dans Pastoral Andina, mars-avril 2001, Lima, Pérou.


Nous les employées (quelques fois employés) de maison, représentons un secteur de la population qui est presque invisible à dessein, bien que très nombreux : c’est sans doute l’emploi féminin le plus courant après celui de paysanne en Amérique latine. Pourquoi sommes-nous maintenues dans un tel silence ? Certainement parce que nous prendre en compte, nous sortir du secteur informel impliquerait des révisions radicales dans les opinions et les comportements qui supposeraient un changement profond dans notre société.

Les témoignages et points de vue que nous présentons ici ont été recueillis lors des réunions du Syndicat des employées de maison de Cuzco et à travers ses publications [1].

Pourquoi et comment en sommes-nous venues à travailler en ville ?

“Les employées de maison, nous sommes toutes filles de paysans. Nos parents n’ont pas ce qu’il faut pour nourrir leurs enfants. Ils nous envoient en ville en pensant que nous y serons mieux, en cédant parfois aux pressions d’une “marraine”, ou en nous confiant à elle d’une manière plus ou moins officielle, sans que nous puissions lui échapper.

Nous-mêmes, nous sommes séduites par l’idée d’aller à la ville pour étudier. Parfois aussi, nous quittons la maison parce qu’on ne nous traite pas bien, parce qu’une autre femme est venue remplacer notre maman, parce que quelqu’un est revenu au village en disant que c’était bien de travailler à Cuzco... ou sur un coup de tête.”

Dans quelle situation nous trouvons-nous ?

“Qosqo llaqtachapi Paulacha waqashian
Qullaytas waqashian patronaq wasinpi
Chaychus mana noqa, mana luchaymanchu ?
Chay runaq wasinpi sapa rikukuspa...”

Combien de jeunes filles pleurent en écoutant ce waynito ! Et comment pourrait-il en être autrement puisqu’il évoque leur propre histoire ?

“Nous qui sommes de la campagne, les patronnes nous exploitent. Elles ramènent des jeunes filles, trompées par de douces paroles disant qu’elles nous considéreront comme leurs propres enfants, mais cela ne se passe jamais ainsi et elles nous retiennent chez elles comme des esclaves, comme si elles nous avaient achetées.”

“La patronne nous traite n’importe comment, elle nous appelle india, chola, elle est toujours mécontente.”

“Les patronnes font ce qui leur passe par la tête, elles nous frappent, elles nous tirent les cheveux, elles nous disent des mots durs pour nous faire souffrir, on ne compte pas pour elles et elles sont contentes quand on travaille comme des bêtes de somme.”

“Chez les patronnes, on ajoute de l’eau dans la nourriture, ensuite elles nous disent : qu’est-ce que tu veux de plus, je te donne bien assez à manger !”

“La patronne nous accuse de vol ; elle dit ‘c’est toi qui m’a volé de l’argent’ pour ne pas avoir à payer d’indemnité quand nous quittons le travail.”

“Les patronnes ne veulent pas que nous sortions le dimanche, elles nous en empêchent en disant ‘aujourd’hui c’est ma fête, je vais te donner du gâteau’, elles nous trompent et les filles qui ne se rendent pas encore bien compte tombent comme des petites souris dans le piège du gâteau.”

“Des études, des études... pourquoi veux-tu suivre les cours du soir ? C’est là que les filles font de mauvaises rencontres. Qui a bien pu t’influencer ?”

“Il y a beaucoup de filles confiées par leur famille et elles souffrent beaucoup. La vie qu’elles mènent est la pire de toutes.”
“Quand on achète des vêtements, elles nous disent : tu veux te faire mon égale.”

“Cette chola [2] ne sait rien faire ; ce n’est pas pour rien que je te paie un bon salaire, nous dit-elle en nous donnant un salaire misérable qui ne suffit même pas à acheter une paire de chaussures.”

“Quand nos proches viennent avec des cadeaux pour la patronne, elle ne nous permet même pas de les rencontrer.”

“Les patronnes vont se promener en ville, elles sont enchantées de dire du mal de la vie de leurs employées. Elles disent : ah ! les bonnes, les bonnes !... Ça va mal avec elles et encore plus mal sans elles !...”
“Les patronnes ne veulent pas admettre qu’on travaille dur chez elles ; elles nous font dormir là où elles gardent les ordures et les balais, dans un cagibi sale où elles nous donnent une vieille couverture mise au rencard et on doit dormir avec, comme si on était des chiens.”

“C’est nous, les employées, qui sommes les mères de leurs enfants ; nous lavons leurs couches, nous leur donnons à manger, nous les habillons, nous leur donnons leur bain..., nous nous prenons d’affection pour eux et nous ne voulons plus quitter la maison même si on nous y maltraite.”

“Il arrive que les fils et les patrons abusent de nous et quand nous nous retrouvons avec un enfant, ils nous mettent à la porte en disant : cette chola nous impose le fils de ses soldats ou de ses employés.”

Le travail domestique, au Pérou et dans de nombreux autres pays d’Amérique latine, est une conséquence de l’exploitation dans les grandes propriétés agricoles. La Loi des employées de maison en est la preuve : elle ne fixe pas de salaire minimum, le salaire dépend du bon vouloir de la patronne. De même, elle permet un repos de 8 heures nocturnes, ce qui autorise légalement à faire travailler l’employée jusqu’à 16 heures par jour ! Quand l’employée veut partir pour cause de mauvais traitements, bas salaires, harcèlement sexuel ou autres, la patronne exige une “remplaçante” : une autre fille que la famille traitera de la même façon. Tant qu’elle est logée chez ses patrons, l’employée peut rarement prendre de décisions concernant sa propre vie.

Qu’est-ce qui se passe dans la tête des patrons pour qu’ils nous traitent ainsi ?

Cela traduit souvent des complexes. On veut dévaloriser l’employée pour se sentir plus important, “des gens convenables” devant “l’indienne”... il y a parfois de la jalousie féminine devant une fille plus jeune et un mari pas toujours fidèle... On reproduit les schémas de dominateurs et de dominés, exploiteurs et exploités qui ont toujours existé en ville comme à la campagne et qui sont rarement remis en question. Quelquefois les patronnes sont les propres sœurs aînées ou les tantes déjà installées en ville, qui ont elles-mêmes souffert mais ne savent que reproduire le cycle de l’exploitation.

Il y a surtout une immense inconscience... “Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font.”

Comment vivons-nous cette situation ?

“Les patronnes font ce que bon leur semble aux filles qui arrivent de la campagne, elles ne les laissent même pas sortir, et ces filles ne savent pas à qui se plaindre, elles n’osent d’ailleurs pas le faire.”

“De retour du collège, quand j’arrivais à la maison, je perdais toute joie.”
“Quand nous évoquons nos parents et que nous pensons à la patronne, nous pleurons et nos parents pleurent sûrement aussi pour leurs enfants.”

“Une employée qui ne connaît pas le syndicat, se rend bien compte de l’exploitation mais ne peut rien faire. Elle pleure, elle prie mais personne ne lui explique rien.”

“Quand une fille est sans défense, on peut lui faire croire qu’elle ne vaut rien.”

“Je suis arrivée de la campagne pour travailler, effrayée, baissant la tête. Ils exigeaient que je dise : ‘mon bébé’. ‘Nous ne sommes pas comme toi, avec ta jupe et ton bonnet’, mais je voyais bien qu’ils avaient un nez, une bouche, des pieds, des mains, tout pareils. Une de leurs filles m’avait accusée en disant : ‘elle m’a appelée Carmen’. Ils m’avaient donné une tasse rouillée et une vieille assiette brûlée. C’est pour cela que je me suis réveillée” (Egidia Laime).

Qu’est-ce qui demeure et qu’est-ce qui a changé ?

Davantage de filles se rendent compte, “se sont réveillées”, parce qu’elles sont passées par le syndicat, qu’elles savent se faire respecter et défendre les autres.

Un plus grand nombre de patrons nous respectent, reconnaissent notre travail, en connaissent la valeur parce qu’il leur permet d’aller travailler à leur tour.

La majorité des enseignantes (et des enseignants) des cours du soir nous soutiennent et nous défendent s’il le faut. Mais il y a aussi une grande proportion (qui n’apparaît presque jamais dans les statistiques) de filles qui sont très maltraitées, presque comme des esclaves.

Généralement elles ne peuvent même pas suivre les cours du soir. Elles n’ont pas la possibilité de se plaindre. Un exemple suffit : l’an dernier, en première année de primaire, arrive une élève de douze ans avec la trace d’un coup de fouet (contusions et hématomes, signale le certificat médical) sur le visage, qui lui prend la joue du coin de l’œil jusqu’à l’oreille et le cuir chevelu. Mais elle ne veut pas entendre parler de porter plainte contre sa patronne : “mon papa m’a confié à cette dame, elle lui dirait que je me suis plainte... La raison : ‘Madame dit que les pommes de terre que j’ai achetées étaient véreuses’.”

Les filles qui arrivent de la campagne sont beaucoup plus jeunes qu’avant. On ne paie pas une enfant, on lui donne juste à manger.

Que nous dit la parole de Dieu à ce sujet ?

Ex 3,7 : “Yahvé dit : J’ai vu la misère de mon peuple qui demeure en Egypte. J’ai prêté l’oreille à la clameur que lui arrachent ses maîtres ...”.

Dt 24,14-15 : “Tu n’exploiteras pas le tâcheron humble et pauvre, même si c’est un de tes frères ou un étranger qui se trouve chez toi. Tu lui paieras chaque jour son salaire parce qu’il est pauvre et qu’il a besoin de ce salaire pour vivre.”

Un dimanche matin nous avons collé à la porte de chacun des temples de Cuzco l’affiche suivante : “Patronne, avant d’aller à la messe, paie ton employée.” Qu’elle lui paie son dû.

Is 58, 9-10 : “Si chez toi personne n’est exploité, si tu évites le geste menaçant et les paroles perverses, si tu donnes à celui qui a faim ce que tu gardais pour toi et que tu combles de bienfaits l’opprimé, ta lumière brillera dans les ténèbres et ton obscurité deviendra comme la clarté de midi...”

Lc 10,21 : “En ce même instant, Jésus habité par l’Esprit Saint trembla de joie et dit : ‘Père, Seigneur du ciel et de la terre, je te bénis car tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et tu les as révélées aux plus petits’.”

Ep 5,14 : “Toi qui dors éveille-toi, et lève-toi d’entre les morts et le Christ sera ta lumière.”

Comment pouvons-nous nous défendre ?

Nous devons prendre conscience de notre valeur, telles que nous sommes. Car les êtres humains ne sont qu’un. Ce qu’il y a c’est que certaines personnes ont de l’argent et que cela les change. Nous autres nous n’avons pas étudié parce qu’on ne nous en a pas donné la possibilité. S’ils étaient vraiment savants, ils sauraient comment on traite les gens. Pour nous défendre, il faut :

- Se réveiller, prendre conscience, ne plus se laisser faire, s’organiser, se soutenir entre pauvres.

- Avoir quelqu’un à qui parler, qui nous écoute avec respect et affection et commencer ainsi à nous demander ce qu’on va faire.

- Rendre plus efficaces nos organisations : syndicats, associations... par des services appropriés : lieux d’accueil et foyers, pour ne pas être obligées de rester dans des maisons où nous sommes mises en danger par le harcèlement du patron, les mauvais traitements ou des insultes ; aide et soutien dans les conflits du travail ; formations susceptibles de nous aider à mieux exercer notre travail (premiers secours, soins des bébés, cuisine...) ; nous aider mutuellement pour trouver des lieux de travail où on nous traite correctement.

- Travailler avec les paysans et les autres travailleurs.

- Obtenir une modification de la loi sur les employées de maison (il y a un projet au niveau de la Confédération latino-américaine et caribéenne des employées de maison (CONLACTRAHO) qui intégrerait également les filles qui ont été confiées par leurs parents ou les “filleules”, celles qui n’ont aucun salaire, celles qui sont le plus exploitées, les petites filles.

- Ensuite, obtenir la suppression d’une loi spécifique pour les employées de maison et les assimiler aux autres travailleurs du secteur privé.

- Chercher un travail où on ne soit pas logé (en louant, par exemple, des chambres à plusieurs), avec un horaire comme les autres salariés, pour que notre vie dépende de nous-mêmes et non pas de la patronne.

- Continuer à dénoncer le cas des filles confiées, empêcher que cette situation perdure. Puisque les caciques ont disparu des grandes propriétés, comment tolérer que les employées soient traitées selon la même mentalité ? Il faut briser la conspiration du silence qui entoure l’exploitation des employées de maison.

- Si Natacha et d’autres feuilletons télévisés présentent des domestiques totalement hors de la réalité (depuis quand le fils de la maison épouse la domestique ?), on pourrait réfléchir sur d’autres genres de livres, romans photos, feuilletons pour la radio et la télé, films... non plus pour nous faire rêver mais pour nous faire penser. Il en existe déjà : les livres Basta [3], déjà cité, Así, ando, ando, como empleada [4] ; Simplemente explotadas ; [5], les films Antuca, Las Trabajadoras del Hogar del Cuzco [6] [7], etc...

- Moïse libéra le peuple de l’esclavage en Égypte, oubliant le confort du palais de Pharaon : “déjà adulte, il alla visiter ses frères et connut leurs souffrances...” et devint solidaire de son peuple, de ses frères. Ainsi, nous qui savons maintenant nous défendre, nous devons ressentir comme une brûlure la douleur de celles qui continuent à souffrir.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2525.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Pastoral Andina, mars-avril 2001, Lima, Pérou.

En cas de reproduction, mentionner la source francaise (Dial) et l’adresse internet de l’article.

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[1Basta, Centre Bartolomé de las Casas, 1982, Cuzco et revue Llallisunchis, épuisés

[2Dans ce contexte, mot très péjoratif et insultant. Dans un autre contexte, il peut avoir un sens affectueux (NdT).

[3Ça suffit.

[4Ainsi va ma vie de domestique.

[5Simplement exploitées

[6Les employées de maison de Cuzco

[7Asi ando, ando como empleada, IPROFOTH-IPEC, 1990, Lima. Simplemente explotadas, Alberto Ruté, Collection Qué hacer, 1970, Desco, Lima. Antuca, film de Marita Varedas et IPROFOTH, 1990, Lima. Las Trabajadoras del Hogar del Cuzco, film de Kurt Rosental pour la TV allemande, 1995, Cuzco.

Messages

  • Que facil es defender el derecho de los otros, oeeeee...
    Es lo que hay , y no hay mas, la otra solucion es morir de inhanicion, claro que con orgullo.
    Lo mejor es no hacer comentarios al respecto, y ocuparse de sus problemas personales, ya que sus soluciones no aportarian nada ya que el problema no es por falta de inteligencia como la que ud. cree tener , sino falta de medios(DINERO), es la situacion del pais y punto, no es Europa, ni USA, ni el paraiso, es un pais pobre que se trata de sobrevivir como se puede.
    Un peruano

    • je sais que le pays est relativement pauvre mais sa population a beaucoup à faire et doit être aidé même si cela va prendre beaucoup de temps moi je souhaite m installer au Pérou lors de ma retraite - pension voire même avant ... car c est un pays aux reliefs qui m ont impressionné etc... et cette vie me convient car je veux aider par mes connaissances et par conviction ceux et celles qui le voudront bien surtout les enfants je ne parle pas du tout espagnol mais je m y suis mis seul de retour de mon voyage et ce depuis le 1er mars 2008 j ai la volonté d apprendre et j ai un but maintenant dans ma vie.... sur le thème évidemment que c est très scandaleux et que c est dommageable de tromper les crédules de plus sur ce que j ai pu comprendre de la réponse du pérunvien il a en grande partie raison

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