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DIAL 3001

AMÉRIQUE LATINE - Sur la lecture populaire de la Bible, première partie

Carlos Mesters et Francisco Orofino

jeudi 1er mai 2008, mis en ligne par Dial

Au cours de la Ve Conférence générale des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes qui s’est tenue à Aparecida au Brésil du 13 au 31 mai 2007 (cf. DIAL 2941, 2949, 2955 et 2969) la question des communautés ecclésiales de base a été débattue. Même si ce fut avec moins de force que certains l’espéraient, ces dernières en sont sorties renforcées. Or, l’une des caractéristiques majeures des communautés ecclésiales de base est la lecture populaire de la Bible. Nous publierons en trois parties – une ce mois-ci et deux le mois prochain [1] –, le texte rédigé par deux excellents connaisseurs de ce mouvement de lecture populaire dont ils présentent l’intérêt, la méthode et les enjeux, tant ecclésiaux que sociaux et politiques.


Dans cet article nous abordons la lecture populaire de la Bible qui est faite dans les communautés ecclésiales de base d’Amérique latine. Il est bon de rappeler qu’elles ne sont qu’une minorité. La grande majorité des chrétiens et la plus grande partie des Églises ont une autre manière de lire la Bible. Beaucoup font une lecture plus traditionnelle et plus fondamentaliste. Toutefois, l’impact et le rayonnement de la lecture faite dans les communautés ecclésiales de base sont grands et significatifs pour la vie des Églises et pour la marche du mouvement populaire.

Cet article est comme une photographie qui fixe la position d’une personne à un certain moment de sa vie. Une fois faite, la photographie ne change plus. Mais la personne photographiée continue de changer et de mûrir. Et elle ne s’arrête pas. Peut-être ne sera-t-elle plus d’accord avec la photographie. Il peut même arriver que, après quelques années, elle ne se reconnaisse plus elle-même dans cette photographie que nous présentons ici avec beaucoup de respect et d’affection.

A.- Dix caractéristiques de la lecture populaire de la Bible en Amérique latine

Pour entrer dans notre sujet, nous présentons ici dix points qui, d’une certaine manière, offrent une vision globale de la lecture populaire et qui sont un résumé de tout ce que nous allons dire.

1. La Bible est reconnue et accueillie par le peuple comme Parole de Dieu. Cette foi existait déjà avant que ne commence la lecture populaire de la Bible. C’est sur cette racine ou sur ce tronc solide de la foi populaire, que nous greffons tout notre travail autour de la Bible. C’est ce qui caractérise la lecture que nous faisons de la Bible en Amérique latine. Sans cette foi, tout le processus et toute la méthode devraient être différents. « Ce n’est pas toi qui portes la racine, mais la racine qui te porte » (Rm 11,18).

2. En lisant la Bible, le peuple des communautés apporte avec lui son histoire particulière et tient compte des problèmes qui proviennent de la dure réalité de sa vie. La Bible apparaît comme un miroir, un symbole (Heb 9, 9 ; 11, 19) de ce que ce peuple vit aujourd’hui. On établit ainsi un lien profond entre la Bible et la vie qui, parfois, peut donner l’impression apparente d’un accord superficiel. En réalité, c’est une lecture de foi très semblable à la lecture que faisaient les communautés des premiers chrétiens (Actes 1, 16-20 ; 2, 29-35 ; 4, 24-31) et les Saints Pères dans les premiers siècles des Églises.

3. À partir de ce nouveau lien entre Bible et vie, les pauvres font la découverte, la plus grande de toutes : « Si Dieu a été avec ce peuple dans le passé, alors il est aussi avec nous dans cette lutte que menons pour nous libérer. Il écoute aussi notre clameur ! » (cf. Ex 2, 24 ; 3, 7). Ainsi naît, imperceptiblement, une nouvelle expérience de Dieu et de la vie qui devient le critère le plus déterminant pour la lecture populaire, mais qui apparaît moins dans les explications et interprétations parce que le regard ne se focalise pas sur cette expérience prise en elle-même.

4. Avant que le peuple n’ait ce contact plus vécu avec la Parole de Dieu, pour beaucoup, surtout dans l’Église catholique, la Bible était lointaine. C’était le livre des « prêtres », du clergé. Mais maintenant elle est proche ! Ce qui était mystérieux et inaccessible a commencé à faire partie de la vie quotidienne des pauvres ! Et avec sa Parole, Dieu lui-même s’est approché ! « Vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches » (Ep 2,13). Il est difficile pour chacun de nous d’évaluer l’expérience de nouveauté et de gratuité que tout cela représente pour les pauvres.

5. Ainsi, peu à peu, est apparue une nouvelle manière de lire et d’interpréter la Bible. La Bible n’est plus vue comme un livre étranger qui appartient au clergé, mais comme notre livre, « écrit pour nous qui touchons à la fin des temps » (1 Cor 10, 11). Parfois, pour certains, il devient le premier instrument pour une analyse plus critique de la réalité que nous vivons aujourd’hui. Par exemple, par rapport à une entreprise opprimant le peuple, le personnel de la communauté disait : « C’est le Goliath auquel nous devons faire face ! »

6. On découvre progressivement que la Parole de Dieu n’est pas seulement dans la Bible, mais aussi dans la vie, et que l’objectif principal de la lecture de la Bible n’est pas d’interpréter la Bible, mais d’interpréter la vie à l’aide de la Bible. On découvre que Dieu parle actuellement à travers les faits. Par exemple, cette année 2001, au cours de laquelle les communautés réfléchissent sur les Actes des Apôtres, on perçoit un très grand enthousiasme. Ce n’est pas tant en raison des choses nouvelles qu’elles découvrent dans les Actes, mais beaucoup plus parce que les Actes leur confirment que la démarche qu’elles effectuent est une démarche biblique. La Bible aide à découvrir que la Parole de Dieu, avant d’être lue dans la Bible, existait déjà dans la vie. « En vérité, le Seigneur est dans ce lieu, et je ne le savais pas » (Gn 28, 16).

7. La Bible entre par une autre porte dans la vie du peuple : non par la porte de l’imposition autoritaire, mais par la porte de l’expérience personnelle et communautaire. Elle devient présente non comme un livre qui impose une doctrine du haut vers le bas, mais comme une Bonne Nouvelle qui révèle la présence libératrice de Dieu dans la vie et dans la lutte du peuple. La Bible confirme la marche que le peuple fait et, ainsi, elle l’encourage dans son espérance. Ceux qui prennent part aux groupes bibliques se chargent de diffuser cette Bonne Nouvelle et attirent d’autres personnes pour participer. « Venez voir un homme qui m’a raconté toute ma vie ! » (Jn 4, 29). C’est pourquoi, personne ne sait combien de groupes bibliques existent. Seulement Dieu lui-même !

8. Pour que se produise ce lien profond entre Bible et vie, il est important de : a) tenir compte des questions réelles qui proviennent de la vie et de la réalité subie actuellement, et non de questions artificielles qui n’ont rien à voir avec la vie du peuple. Il apparaît ici important que celui qui étudie la Bible ait une vie partagée avec le peuple et une expérience pastorale insérée au milieu du peuple ; b) découvrir qu’on foule le même sol, hier et aujourd’hui. Apparaît ici l’importance de l’utilisation de la science et d’un bon discernement tant dans l’analyse critique de la réalité d’aujourd’hui que dans l’étude du texte et de son contexte social ; c) avoir une vision globale de la Bible qui inclut les lecteurs et lectrices et qui est liée à la situation concrète de leurs vies. En lisant ainsi la Bible, un éclairage mutuel se produit entre Bible et vie. Apparaissent alors le sens et la portée de la Bible, qui s’enrichissent à la lumière de ce qu’on vit et subit dans la vie, et vice versa.

9. L’interprétation que le peuple fait de la Bible est une activité qui inclut non seulement la contribution intellectuelle de l’exégète, mais aussi, et surtout, le processus complet de participation de la communauté : travail et étude de groupe, lecture personnelle et communautaire, théâtre, célébrations, prières, activités récréatives, « enfin, tout ce qui est vrai, noble, juste, pur, aimable, honorable, vertueux ou qui mérite l’éloge d’une façon ou d’une autre » (Ph 4. 8). C’est ici qu’apparaissent la richesse de la créativité populaire et l’ampleur des intuitions qui émergent.

10. Pour une bonne interprétation, l’atmosphère de foi et de fraternité est très importante, grâce à des chants, prières et célébrations. Hors ce contexte de l’Esprit, on n’arrive pas à découvrir le sens que le texte a pour nous actuellement. Car le sens de la Bible n’est pas seulement une idée ou un message qui est reçu par la raison et s’objective à travers un raisonnement ; c’est aussi un sentiment, une consolation, un affermissement qui est senti avec le coeur, « pour que, par la persévérance et la consolation que nous fournissent les Écritures, nous ayons l’espérance » (Rm 15. 4).

B.- Un peu d’histoire

Tout ce qui se produit aujourd’hui dans les communautés ecclésiales de base a une histoire qui vient de loin. Beaucoup de facteurs ont contribué à ce qu’on en vienne à ce type de lecture de la Bible. Nous soulignerons trois facteurs qui sont indispensables pour comprendre la conjoncture actuelle. Il y a un quatrième facteur qui ne peut pas être évalué ni vérifié. Dans l’immédiat, nous verrons les trois étapes qui ont marqué et continuent de marquer ce processus historique de lecture populaire de la Bible.

I.- Trois facteurs

1. Une nouvelle manière de voir la révélation de Dieu et de la Bible

Les grands changements produits dans l’humanité à partir des XIXe et XXe siècles ont conduit les chrétiens de plusieurs Églises à voir la réalité et la Bible avec un regard différent. Par exemple, en Allemagne, l’expérience de R. Bultmann dans les tranchées comme aumônier militaire pendant la Première Guerre mondiale, de 1914 à 1918, l’a conduit à une nouvelle approche de la Bible qui a influencé l’exégèse biblique du XXe siècle dans pratiquement toutes les Églises.

En Belgique, la crise de l’entre-deux guerres et la vie avec les travailleurs ont conduit le prêtre J. Cardijn à créer la méthode « voir-juger-agir », qui a influencé plusieurs secteurs de l’Action catholique et a produit une nouvelle manière de voir et d’expérimenter l’action révélatrice de Dieu dans l’histoire. Avant de chercher à savoir ce que Dieu a dit dans le passé, on cherche à « voir » la situation du peuple actuellement, ses problèmes. Ensuite, avec l’aide de textes de la Bible et de la tradition des Églises, on cherche à « juger » cette situation. Ceci fait que, peu à peu, la parole de Dieu ne vient pas seulement de la Bible, mais aussi et surtout des faits eux-mêmes, éclairés par la Bible et par la tradition. Et ce sont eux, les faits, qui deviennent le véhicule de la Parole et de l’appel de Dieu et qui conduisent à « agir » d’une manière nouvelle. Cette méthode voir-juger-agir a eu une influence très grande dans les mouvements de renouveau de l’Église catholique dans le Brésil des années 50 et 60, particulièrement dans plusieurs secteurs de l’Action catholique, JOC, JEC, JUC et JAC [2]. Il a provoqué un changement dans la manière de chercher à connaître la volonté de Dieu, et cela a ouvert à une attitude plus œcuménique et moins confessionnelle.

Aux États-Unis, l’implication politique de N.K. Gottwald dans la lutte contre la guerre au Vietnam a eu une influence profonde dans sa manière de relire et d’interpréter l’origine et la formation du peuple de Dieu. Ses écrits, surtout le livre The Tribes of Jahweh (Les Tribus de Yahvé), ont eu beaucoup d’influence parmi ceux qui étudiaient la Bible au Brésil, principalement dans la manière d’aborder et d’interpréter l’Exode.

En Amérique latine, durant les années 60 et 70, l’engagement politique de beaucoup de chrétiens a eu des répercutions profondes et continue d’en avoir sur la manière de lire et d’interpréter la Bible. L’inhumanité des dictatures militaires, certaines ayant eu lieu avec l’appui voilé des autorités ecclésiastiques ou au nom de la soi-disant tradition chrétienne, a provoqué et a réveillé les personnes les plus conscientes en direction d’une nouvelle lecture de la Bible orientée vers la défense de la vie : une lecture libératrice et plus œcuménique, empêchant que la Parole de Dieu ne soit manipulée pour légitimer l’oppression et l’exploitation du peuple.

2. La rénovation des Églises conduit à un intérêt renouvelé pour la Bible

À partir du séisme des deux guerres mondiales (1914-1918 et 1939-1945), la majorité des Églises est entrée dans un processus de conversion et de changement. Les circonstances nouvelles dans lesquelles se trouvait l’humanité manifestèrent clairement qu’une relecture des choses de la foi était nécessaire dans la perspective de la nouvelle expérience de Dieu et de la vie qui apparaissait. Ce changement ou conversion s’est produit de manière différente dans les différentes Églises et les différents pays.

Dans l’Église catholique du Brésil, par exemple, le Document Dei Verbum du Concile Vatican II et sa relecture pour l’Amérique latine par les Assemblées épiscopales de Medellín et Puebla ont consacré cette nouvelle manière de voir l’action révélatrice de Dieu dont nous avons parlé précédemment. À savoir, Dieu continue de parler aujourd’hui, en nous adressant sa Parole à travers les faits et les personnes, et nous parvenons nous-mêmes à découvrir ce parler divin avec l’aide de la Parole écrite de Dieu dans la Bible.

À partir du Concile Vatican II, l’intérêt du peuple catholique pour la Bible s’est développé et, à travers divers canaux, la Bible a été de plus en plus entre les mains du peuple. Entre beaucoup d’autres, il convient de souligner les canaux suivants : (1) le renouveau liturgique. La liturgie rénovée, à travers l’usage de la Bible en langue vernaculaire, a davantage rapproché la Bible du peuple ; (2) le travail pionnier du bibliste, fr. João Jose Pedreira de Castro, OFM. Durant ces années 50, il a saisi les signes des temps et a senti la nécessité de permettre un plus grand rapprochement entre la Bible et le peuple. Pour ce faire, il a traduit la Bible de Maredsous en portugais, qui a atteint aujourd’hui plus de 150 éditions successives, connue sous le nom de Bible de l’Ave María ; (3) le travail de la LEB, Ligue d’études bibliques. Ses membres ont réalisé une traduction de la Bible directement à partir des textes originaux, qui est actuellement publiée par l’éditeur Loyola. Les membres de la LEB ont, en outre, le mérite d’avoir incité à la réalisation de semaines bibliques de partout ; (4) l’entrée des Églises évangéliques de mission au Brésil dans la première moitié du XXe siècle, venues surtout des États-Unis, qui ont diffusé et intensifié la lecture de la Bible. Leur action évangélisatrice a contribué à ce que, dans l’Église catholique, beaucoup de gens s’éveillent à l’importance de la Parole de Dieu. Au début, il y eut une réaction de défense contre ce que certains appelaient la « menace protestante ». Peu à peu, cependant, on a fini par y voir l’une des grâces de Dieu les plus importantes.

3. La situation du peuple, le coup d’État militaire et la naissance des cercles bibliques

Le peuple était (et continue d’être) dans une situation d’abandon, d’oppression et d’exploitation. C’est pourquoi, il y eut tout un travail politique de conscientisation pour provoquer un changement. Des membres de divers secteurs de l’Action catholique prenaient part activement à ce travail de conscientisation. Ils parvinrent à former un groupe, l’Action populaire, qui a eu une activité politique très importante. Toutefois, le coup militaire de 1964 a montré, indirectement, que le travail de conscientisation politique dans le peuple n’avait pas été ce que l’avant-garde de l’opposition politique imaginait et attendait. Il n’y a pas eu la réaction attendue de soulèvement populaire contre les militaires. Tout au contraire. On a compris qu’il était nécessaire d’effectuer un travail beaucoup plus de fond et plus patient avec le peuple, en respectant mieux sa religion, sa culture et son cheminement.

Ainsi, à partir du milieu des années 60, a commencé un travail renouvelé de base parmi les pauvres et les communautés ecclésiales de base sont apparues. De fait, dans cette situation de persécution et de contrôle idéologique, les Églises sont apparues comme un possible espace d’articulation de l’opposition, où on pouvait encore travailler avec une certaine liberté. C’est pour cela qu’elles ont souffert et ont été victimes de la répression politique. Il suffit de rappeler les noms de Don Helder Câmara, Don Pedro Casaldáliga, père Henrique, Santo Dias, Margarida Alves et tant d’autres leaders, religieux et laïques, poursuivis, emprisonnés, torturés et assassinés.

À partir de cette nécessité d’un travail pastoral plus respectueux et plus fondamental, de tous côtés sont apparus ce que l’on a appelé les cercles bibliques. La méthode utilisée dans les cercles bibliques, naturellement, tenait compte, d’une part, de l’expérience acquise dans les groupes d’Action catholique avec la méthode voir-juger-agir et les enseignements de Paulo Freire sur la pédagogie de l’opprimé et, d’autre part, la tradition des évangiles eux-mêmes.

La manière de lire la Bible dans les communautés ecclésiales de base imitait de près la méthode suggérée par l’Évangile de Luc dans la description du chemin suivi par les disciples d’Emmaüs, où Jésus lui-même apparaît en interprétant l’Écriture pour ses amis (Lc 24.13-35). Le processus d’interprétation suivi par Jésus correspond aux trois étapes qui caractérisent aussi la méthode adoptée par les pauvres dans les cercles bibliques des communautés ecclésiales de base.

1re Étape : partir de la réalité (Lc 24, 13-24) :

Jésus rencontre deux amis qui sont dans une situation de peur et de fuite, de découragement et désespoir. Ils s’enfuyaient. Les forces de la mort, la croix, avaient tué en eux l’espérance. Jésus s’approche et marche avec eux, écoute la conversation et demande : « De qui parlez-vous ? » L’idéologie dominante les empêchait de voir et d’avoir une conscience critique. « Nous espérions que c’était lui le libérateur, mais... » (Lc 24, 21).

Le premier temps est celui-ci : s’approcher des personnes, écouter la réalité, les problèmes ; être capables de poser des questions qui aident à voir la réalité avec un regard plus critique.

2e Étape : utiliser le texte de la Bible (Lc 24.25-27) :

Jésus utilise la Bible non pour faire un cours sur la Bible, mais pour éclairer le problème qui faisait souffrir ses deux amis et, ainsi, clarifier la situation qu’ils vivaient. A l’aide de la Bible, il les situait dans le projet de Dieu et montrait que l’histoire ne s’était pas échappée de la main de Dieu.

Le second temps est celui-ci : avec l’aide de la Bible, éclairer la situation et transformer la croix, signe de mort, en signe de vie et d’espérance. Ainsi, ce qui empêchait de voir se retourne maintenant en lumière et force sur le chemin.

3e Étape : célébrer et partager en communauté (Lc 24, 28-32) :

La Bible, par elle-même, n’ouvre pas les yeux. Mais elle fait brûler le cœur ! (Lc 24,32). Ce qui ouvre les yeux et qui fait reconnaître aux deux amis la présence de Jésus, c’est le partage du pain, le geste communautaire de partager, la célébration. Au moment où il est reconnu, Jésus disparaît. Car ils expérimentent eux-mêmes la résurrection, renaissent et marchent par eux-mêmes.

Le troisième temps est celui-ci : savoir créer une atmosphère priante de foi et de fraternité, où puisse agir l’Esprit qui nous fait comprendre le sens des choses que Jésus a dites. C’est surtout en ce point de la célébration, que la pratique des communautés a aidé à retrouver l’ancien puits de la Tradition pour boire de son eau.

Le résultat : ressusciter et retourner à Jérusalem (Lc 24, 33-35) : tout a changé dans les deux disciples. Eux-mêmes ressuscitent, reprennent courage et retournent à Jérusalem où les forces du mort qui ont tué Jésus sont toujours actives, mais où se manifestent maintenant les forces de la vie dans le partage de l’expérience de la résurrection. Courage, au lieu de la peur. Retour, au lieu de fuite. Foi, au lieu de manque de foi. Espoir, au lieu de désespoir. Conscience critique, au lieu de fatalisme face au pouvoir. Liberté, au lieu d’oppression. En un mot : vie, au lieu de mort ! Au lieu de la mauvaise nouvelle de la mort de Jésus, la Bonne Nouvelle de sa Résurrection !

Le résultat de la lecture de la Bible doit être ceci : éprouver la vive présence de Jésus et de son Esprit, présent au milieu de nous. C’est lui qui ouvre les yeux sur la Bible et sur la réalité et qui mène au partage de l’expérience de la Résurrection, comme il arrive aujourd’hui dans les rencontres communautaires.

4. L’action de l’Esprit Saint

Tels sont les trois facteurs qui aident à comprendre la conjoncture actuelle. Comme nous l’avons dit, il y a un quatrième facteur, le plus important de tous, qui ne peut être ni évalué ni vérifié, mais qui agit à travers tous les autres facteurs. C’est l’action de l’Esprit Saint, qui n’a jamais été pris sur le vif, mais qui, invisiblement, est actif dans ce cheminement et le conduit. « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises ! » (Ac 2, 7 ; 11, 17. 29, 3, 6.13.22)

Ainsi, à partir des années de 60 et 70, le peuple a commencé à lire la Bible. Les cercles bibliques ont eu une expansion très rapide. Durant quelques années ils se sont répandus dans tout le Brésil. Signe qu’ils répondaient à une exigence réelle. Personne ne sait combien il y a actuellement de cercles bibliques. Seul Esprit Saint lui-même. Ils ont été et continuent d’être la racine d’une nouvelle manière d’être Église.

II. Trois étapes, trois aspects

Au cours de toutes ces années, trois aspects de l’interprétation populaire sont apparus, aspects simultanés, mélangés entre eux. Au long de ces années, chacun d’eux a eu son moment privilégié. Ils sont comme trois étapes. Il s’agit de trois aspects de la même attitude du peuple dans l’interprétation de la Bible. Ils indiquent les trois objectifs différents, qui sont présents et mélangés, parfois en conflit, dans l’utilisation populaire de la Bible.

1. Connaître la Bible - Instruire

Le processus menant à une meilleure connaissance de la Bible a commencé au XIXe siècle avec le travail novateur des exégètes européens, tant évangéliques que catholiques. Les nouvelles découvertes ont apporté de nouvelles connaissances, en ouvrant une nouvelle fenêtre sur le texte biblique et sur le contexte de son origine.

La volonté de connaître la Bible a stimulé beaucoup de gens à faire une lecture plus fréquente. Dans l’Église catholique, le renouveau de l’exégèse, les encycliques de Léon XIII, Benoît XV et Pie XII, les nouvelles traductions de la Bible et le travail de diffusion des exégètes ont rapproché la Bible du peuple. En outre, au Brésil, comme nous l’avons déjà mentionné, ce qui a aidé les catholiques à porter un plus grand intérêt à la Bible, ce fut la vigueur missionnaire des Églises évangéliques missionnaires.

Sont apparus, de partout, les semaines bibliques, cours bibliques, écoles et petits groupes bibliques, jimkanas et marathons bibliques, et beaucoup d’autres mouvements et initiatives pour faire connaître la Bible et stimuler sa lecture, comme par exemple le Mois de la Bible, qui a été célébré pendant plus de 25 ans et continue jusqu’aujourd’hui dans beaucoup de lieux, ou le Mouvement de la Bonne nouvelle (MOBON). Celui-ci est apparu d’abord comme un mouvement plus apologétique de défense du catholicisme contre l’influence croissante des Églises évangéliques. Actuellement, c’est un des mouvements d’évangélisation libératrice les plus répandus, qui soutient plus de 15 000 groupes dans plusieurs États du Brésil. Il est difficile de rappeler et d’énumérer toutes les initiatives dues à la créativité populaire pour diffuser la lecture et la connaissance de la Bible.

2. Créer la communauté – Célébrer

Dans la mesure où la Parole commençait à être connue, elle produisait ses fruits. Le premier fruit fut de réunir les personnes et créer une communauté. Semaines bibliques populaires, diffusion de la Bible en langue nationale, cours, rencontres, entraînements, groupes innombrables et cercles bibliques, mois de la Bible, mouvement de la Bonne nouvelle : tout cela a produit un vaste mouvement communautaire autour du Parole de Dieu. Le mouvement du renouveau liturgique a fait que les célébrations de la Parole se sont multipliées et intensifiées.

Sont apparues en nombre croissant les communautés ecclésiales de base qui suscitaient à leur tour, de tous côtés, des cercles bibliques, groupes de réflexion, groupes d’évangile, groupes de prière. Au début des années 70, nous avons eu l’initiative des rencontres interecclésiales des communautés de base, qui ont eu lieu périodiquement, la dixième Interecclésiale ayant été célébrée en 2000 à Porto Segura, Bahía, à l’occasion de la commémoration des 500 ans de l’arrivée des Européens sur le continent latino-américain. La dimension communautaire a renouvelé plusieurs paroisses qui sont mises à s’organiser en communauté de communautés.

Il convient ici de mentionner le phénomène intrigant de l’évasion en masse des fidèles des Églises traditionnelles vers les Églises pentecôtistes, qui a à voir avec le changement socio-économique des 50 dernières années. Vers le milieu du XXe siècle, près de 75% de la population brésilienne vivait dans la campagne, dans le secteur rural. L’industrialisation et l’exode rural ont produit un changement radical. Le recensement de 2001 indique que 82% de la population vit dans la ville et seulement 18% dans la campagne. Ce qui paraissait avant impossible, est devenu désormais un fait normal : auparavant, la plus grande autorité morale qui, au Brésil, orientait les consciences était l’Église catholique. Dans les petites villes de l’intérieur, le vicaire exerçait un pouvoir sacré très fort. Il était difficile au peuple d’avoir le courage de faire face ou de rompre avec ce système séculaire. Aujourd’hui, au nom d’une expérience communautaire dans les groupes pentecôtistes des périphéries des grandes villes, des millions de Brésiliens rompent avec ce qui était auparavant la plus grande autorité morale. Pour contradictoire et ambivalent que peut paraître ce fait, il ne cesse pas d’avoir un aspect positif : au nom de la Parole de Dieu et d’une rencontre avec Jésus, le peuple a le courage de rompre et d’avancer par des chemins nouveaux, qui ne sont peut-être pas nouveaux, mais différents et qui ont une dimension communautaire très profonde.

3. Servir le peuple - Transformer

Surtout à partir de 1968, un pas de plus a été fait. La connaissance de la Bible et la préoccupation communautaire ont trouvé leur objectif, qui est le service au peuple. En n’ayant ni argent ni temps pour lire les livres sur la Bible, les pauvres, dans leurs communautés et dans les cercles bibliques, ont commencé à lire la Bible à partir du seul critère dont ils disposaient, à savoir leur vie de foi, vécue en communauté, et leur vie souffrante de peuple opprimé. En lisant ainsi la Bible, ils découvraient l’évidence qu’ils ne connaissaient pas : une histoire d’oppression égale à celle dont ils souffraient, une histoire de lutte pour les mêmes valeurs qu’ils poursuivent jusqu’à aujourd’hui : terre, justice, partage, fraternité, vie des gens. Le résultat de cette pratique libératrice a été explicité dans la théologie de la libération, qui tente de systématiser l’expérience nouvelle qui a lieu dans les communautés.

C’est la période où la dimension politique de la foi commence à être soulignée. Dans l’Église catholique, depuis le concile Vatican II et depuis la conférence épiscopale de Medellín (1968), eut lieu une importante évolution. Devant la situation dramatique des Indiens, on a créé le CIMI (Conseil indigéniste missionnaire). Devant la situation chaque fois pire des agriculteurs, on a créé la CPT (Commission pastorale de la terre). Devant la situation des travailleurs, on a créé la CPO (Commission pastorale des ouvriers). Devant la situation des pêcheurs, on a créé la CPP (Commission pastorale des pêcheurs). Ce sont des instruments nouveaux de pastorale qui aident ces classes et groupes de personnes à mieux défendre leur vie, leur terre, leurs droits, leur identité. Ils ont en commun ce qui suit : ils sont apparus en raison de la foi renouvelée en Jésus et, comme Jésus, ils défendent la vie, ils sont œcuméniques, ils dérangent la société établie, ils provoquent la polémique. Tout ceci est révélateur de l’évolution qui se produit dans la conscience que les églises ont d’elles-mêmes et de leur mission : lutter pour la défense de la vie menacée du peuple. C’est dans cette même période des années 70 qu’apparaît le CEBI, Centre œcuménique d’études bibliques, pour la Pastorale populaire, qui a pour but d’articuler, expliciter, approfondir, diffuser et légitimer la lecture de la Bible que le peuple effectuait dans ses communautés.

Ici, il faut se rappeler les martyrs, les témoins de la foi, cette « nuée de témoins autour de nous » (Hb 12.1), qui ont donné leur vie pour la cause de la liberté, de la justice et de la fraternité. De même que l’auteur de la Lettre aux Hébreux fait mémoire des témoins de la foi (Hb 11, 1-40), l’Agenda latino-américain fait de nouveau mémoire chaque année des milliers et des milliers de martyrs latino-américains, d’hommes et de femmes, laïques et religieux, connus et anonymes, qui ont imité Jésus, qui a dit : « Je suis venu pour que tous aient la vie et l’aient en abondance » (Jn 10, 10).

Les deuxième et troisième parties de ce texte sont publiées dans le prochain numéro.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3001.
- Traduction d’Alain Durand pour Dial.
- Source (espagnol) : Adital.

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[1Voir DIAL 3006 et 3007.

[2Jeunesse ouvrière chrétienne, Jeunesse étudiante chrétienne, Jeunesse universitaire chrétienne, Jeunesse agricole chrétienne.

Messages

  • bonjour, à tous,
    je suis le pasteur frantz, de Paris, et enseignant d’école biblique ;
    je suis ravis de trouver votre site, et de lire cette élan vers la lecture et la compréhension de la Bible (Parole inspirée).

    j’ai vraiment à coeur de vous laisser ce merveilleux verset :
    Jean 17/3, « Or la vie éternelle c’est qu’il te connaisse toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé » -
    le plus important comme le dit le Messie ici, c’est de le connaitre, lui personnellement, et ainsi d’avoir la vie éternelle par la fois.

    salutation, en notre sauveur

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