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ISRAËL-PALESTINE - Opération « Plomb Impuni »

Eduardo Galeano

mardi 20 janvier 2009, mis en ligne par Nathalie Vuillemin

Cette réflexion d’Eduardo Galeano sur les récents événements de Gaza est parue le vendredi 16 janvier 2009 dans le quotidien uruguayen Brecha. Vous pouvez le lire ici dans sa version originale en espagnol.

Eduardo Galeano est un journaliste, essayiste, romancier et poète uruguayen, né en 1940. Victime des dictatures d’Uruguay et d’Argentine, il s’est toujours affiché en défenseur de la liberté d’expression et de pensée politique. Parmi ses très nombreux ouvrages, on citera :

Les veines ouvertes de l’Amérique latine (1971).
Le Livre des étreintes (1989).
Sens dessus dessous. L’école du monde à l’envers (1998).


Je dédie cet article à tous mes amis juifs assassinés par les dictatures latino-américaines, que soutint Israël.

Pour se justifier, le terrorisme d’état fabrique des terroristes : il sème la haine et récolte des alibis. Tout indique que la boucherie de Gaza, qui d’après ses auteurs doit mettre fin au terrorisme, ne fera que multiplier les terroristes.

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Depuis 1948, les Palestiniens vivent condamnés à l’humiliation perpétuelle. Il leur faut un permis pour respirer. Ils ont perdu leur patrie, leurs terres, leur eau, leur liberté, leur tout. Ils n’ont pas même le droit de choisir leurs autorités. Lorsqu’ils élisent ceux qu’ils ne devraient pas élire, on les punit. Gaza subit actuellement la punition. Elle s’est transformée en une souricière sans issue, depuis que le Hamas a gagné les élections de 2006. Quelque chose de semblable s’est passé en 1932 lorsque le Parti Communiste triompha au Salvador. Les citoyens du Salvador expièrent dans le sang leur mauvaise conduite et vécurent depuis soumis aux dictatures militaires. La démocratie est un luxe que tout le monde ne mérite pas.

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Les fusées artisanales que lancent sans grande précision les militants du Hamas, acculés à Gaza, contre des terres qui furent un jour palestiniennes, sont les enfants de l’impuissance. Et le désespoir, au bord de la folie suicidaire, est la mère des bravades qui nient à Israël le droit d’exister, cris sans aucune efficacité, tandis que la très-efficace guerre d’extermination nie, depuis des années, le droit à l’existence de la Palestine.

Il ne reste bientôt plus rien de la Palestine. Peu à peu, Israël l’efface de la carte.

Les Colons envahissent, et les soldats corrigent la frontière. Les balles sacralisent la dépossession − légitime défense.

Toutes les guerres d’agression se prétendent défensives. Hitler envahit la Pologne pour éviter que la Pologne n’envahisse l’Allemagne. Bush envahit l’Irak pour éviter que l’Irak n’envahisse le monde. Lors de chacune de ses guerres défensives, Israël s’est découpé un nouveau morceau de Palestine, et le festin a suivi. La dévoration est justifiée par les titres de propriété que la Bible lui octroya, par les deux mille ans de souffrance du peuple juif, par la panique générée par les Palestiniens à l’affût.

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Israël est le pays qui jamais n’exécute les recommandations ou les résolutions des Nations Unies, le pays qui jamais n’observe les sentences des tribunaux internationaux, qui se moque des lois internationales, et c’est également le seul pays dans lequel la torture des prisonniers soit légale.

Qui lui a offert le droit de nier tous les droits ? D’où vient l’impunité qui couvre Israël pendant la tuerie de Gaza ? Le gouvernement espagnol n’aurait jamais pu bombarder impunément le pays basque pour en finir avec l’ETA, l’Angleterre n’aurait pu raser l’Irlande pour liquider l’IRA. La tragédie de l’Holocauste implique-t-elle un éternel contrat d’impunité ? Ou cette lumière verte provient-elle de la Grande Puissance dont Israël représente le plus inconditionnel de tous les vassaux ?

***

L’armée israélienne, la plus moderne et sophistiquée du monde, sait qui elle tue. Elle ne tue pas par erreur, elle tue par horreur. Les victimes civiles s’appellent « dommages collatéraux », d’après le dictionnaire d’autres grandes guerres impériales. A Gaza, sur dix dommages collatéraux, trois sont des enfants. Et ils sont des milliers, les mutilés, les victimes de la technologie du dépeçage humain, que l’industrie militaire éprouve avec succès au cours de cette opération de nettoyage ethnique.

Et comme toujours, toujours la même chose : à Gaza, cent pour un. Tous les cent Palestiniens tués, un mort israélien.

Des individus dangereux, annonce l’autre facette des bombardements : celle des médias de manipulation, qui nous invitent à croire qu’une vie israélienne vaut cent vies palestiniennes. Et ces médias nous inviteront peut-être bientôt à croire que les bombes atomiques israéliennes sont humanitaires et que la destruction d’Hiroshima et Nagasaki fut l’œuvre d’une puissance nucléaire nommée Iran…

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La prétendue communauté internationale existe-t-elle ?

Est-ce autre chose qu’un club de marchands, banquiers et guerriers ? Autre chose que le nom artistique des États-Unis quand ils entrent en scène ?

Face à la tragédie de Gaza, l’hypocrisie mondiale reluit une fois de plus. Comme toujours, l’indifférence et les discours vides, les déclarations creuses, les déclamations tonitruantes, les postures ambiguës, rendent hommage à la sacro-sainte impunité.

Face à la tragédie de Gaza, les pays arabes se lavent les mains. Comme toujours. Et comme toujours les pays européens se frottent les mains.

La vieille Europe, capable de tant de beautés et de perversion, verse une ou deux larmes, tandis que, secrètement, elle applaudit un coup de maître. Car les agressions sanglantes à l’encontre des Juifs furent de tout temps une spécialité européenne, que paient, depuis un demi-siècle, les Palestiniens ; eux aussi sémites, et qui ne furent jamais, ni ne sont, anti-sémites. Ils paient actuellement, en espèce sonnante et sanglante, une ancienne dette, venue d’ailleurs.


Texte traduit par Nathalie Vuillemin.

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