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AMERIQUE LATINE - La théologie de la libération aujourd’hui (conférence de Maurice Barth)

samedi 17 juin 2006, mis en ligne par Dial

Introduction

« La TL est fille de l’union de l’Eglise avec les pauvres » (Leonardo Boff).
Elle est le fruit de deux grandes intuitions : la perspective du pauvre et le primat de la praxis sur la spéculation. Elle n’est pas une Ecole mais un mouvement né d’une situation d’urgence vécue par tout un peuple.
La théologie traditionnelle est une théologie européenne, construite sur des concepts culturels grecs.Les théologiens latino-américains, confrontés aux réalités de leurs pays, ont pris conscience, dans les années 60, de l’inadéquation de cette construction intellectuelle avec les aspirations de la majorité pauvre de leurs peuples cherchant à se libérer de l’oppression des oligarchies et des dictatures militaires et ont mis au centre de leur réflexion avec les chrétiens engagés dans la résistance le message libérateur de la Bible, Ancien et Nouveau Testament pour savoir comment le rendre actuel l dans cette situation concrète

En 1968, dans la mouvance du Concile Vatican II qui invitait les chrétiens à la solidarité avec le tiers monde, les évêques d’Amérique latine réunis à Medellin, Colombie, affirmaient solennellement que les pauvres doivent occuper une place centrale dans la préoccupation pastorale et qu’il était urgent d’œuvrer à la pleine libération de ceux qui constituent les deux tiers de l’humanité. C’est ce qu’on a appelé "l’option préférentielle pour les pauvres" ou "le choix prioritaire des pauvres".

Ce choix n’était pas né d’une réflexion théorique mais de la prise de conscience d’une réalité méconnue jusque là et qui sautait aux yeux, brutalement, à la suite d’enquêtes sociologiques menées à l’initiative des évêques : la misère, insupportable à la conscience chrétienne, de masses entières de la population du continent. Devant ce constat une question fondamentale était posée : Comment parler de Dieu, comment transmettre sa Parole aux hommes et aux femmes vivant dans de telles conditions ?
Et soumis en outre à l’oppression de pouvoirs corrompus et brutaux.

De nombreux chrétiens étaient engagés dans les organisations populaires qui s’étaient développées pour lutter contre les injustices structurelles et contre l’oppression, "mouvements de libération" qui allaient parfois prendre la forme de luttes armées. Une autre question se posait alors : Quel sens avaient ces luttes du point de vue de la foi chrétienne ? Que dit Dieu aux femmes et aux hommes engagés dans ce combat ? Leur engagement répond-il aux exigences de l’Evangile ? Des groupes s’étaient constitués, les "communautés ecclésiales de base" pour essayer de répondre à ces questions et confronter l’Ecriture sacrée à leur vécu quotidien. Il était urgent de rappeler que Jésus-Christ était venu dans le monde pour sauver tous les hommes et le tout de l’homme, qu’il est présent dans l’histoire des hommes et des femmes d’aujourd’hui, là où ils vivent, souffrent et espèrent. Il s’agissait de faire une relecture de la Parole de Dieu au regard de cette expérience et, inversement, d’éclairer celle-ci à la lumière de la Parole.

C’est ainsi qu’est née la théologie de la libération, d’une expérience, « de l’espérance de libération, des luttes, des échecs et des acquis des opprimés, des chrétiens d’Amérique latine à un moment donné de l’histoire. »(Gustavo Gutierrez). « La TL est une manière de rencontrer Dieu dans l’histoire, de voir et de sentir l’histoire à partir de Dieu, dans l’histoire... » (Ignacio Madera Vargas, DIAL 2794.)

A la différence de la théologie classique qui est « une étude des questions religieuses fondée principalement sur les textes sacrés, les dogmes et la tradition (et) une systématisation rationnelle des données formulées par la théologie positive », la TL prend sa source dans le vécu éclairé par la foi.

Des prêtres et des religieuses avaient choisi de quitter les villes et les paroisses traditionnelles pour vivre au milieu des paysans pauvres ou dans les bidonvilles. Certains avaient été formés en Europe aux méthodes de l’Action catholique (Voir - Juger - Agir) et marqués par les mouvements sociopolitiques, par l’expérience des prêtres-ouvriers et la fréquentation de théologiens dits "progressistes". Ils s’étaient peu à peu identifiés à ces populations jusque dans leurs luttes en contribuant à transformer la résignation passive en espérance active.

La réflexion communautaire sur les causes de la pauvreté, liée à une lecture de la Bible comme message de libération incitait les laissés pour compte de la société à étudier leur histoire à partir d’eux-mêmes, à partir d’en bas, à partir des vaincus, à lire l’envers de l’histoire.
Désormais les pauvres allaient se considérer non plus comme des objets, mais comme des sujets de leur propre histoire, prendre en main leur destinée, ne plus considérer leur situation comme une fatalité, comme la volonté de Dieu, revendiquer, contre les structures d’oppression, leur dignité d’hommes et de femmes créés à l’image de Dieu.

La Conférence des évêques d’Amérique latine, à Medellin, 1968, dont le thème était : « L’Eglise dans la transformation actuelle de l’AL à la lumière du Concile Vatican II), invitait à « prendre le monde tel qu’il est, à partir d’en bas, à écouter le monde, à être à l’écoute des besoins et des misères de millions d’hommes et de femmes, à s’engager dans les efforts d’émancipation, dans les combats de nos frères. ».

Afonso Soares : « La théologie de la libération (...) est une nouvelle sensibilité ecclésiale et sociale, une perspective, un point de vue (...), une nouvelle manière de faire de la théologie... » (Article paru dans "Risquer la foi dans nos sociétés". Karthala, 2005.)

C’était aussi une nouvelle manière d’être Eglise. : rejet des compromissions avec les pouvoirs et l’oligarchie, sans craindre même l’opposition ouverte.A l’époque des dictatures militaires une partie de la hiérarchie, en particulier en Argentine, n’avait pas hésité à s’afficher comme un soutien de ce pouvoir, à l’encontre des mouvements chrétiens d’opposition abandonnés ainsi aux mains des bourreaux. La guerre froide avait complètement faussé les jugements et suscité aveuglement et incompréhension totale du Vatican à l’égard des mutations qui bouleversaient alors l’Amérique latine tout entière. Les divergences concernaient aussi le système ecclésial comme tel, le mouvement de la théologie de la libération prônant, contre le centralisme romain, une plus grande autonomie de l’Eglise d’Amérique latine.

LES ETAPES

(Agenor Brighenti, "Théologie de la libération au Brésil ; une première théologie particulière" in : Risquer la foi dans nos sociétés. Ouvr. Collectif. Karthala 2005)

La TL n’est pas une « école » mais un « esprit ». Elle est contextuelle donc mouvante, et elle évolue selon le temps, le lieu et les événements.
On peut définir quatre étapes de développement de la TL.

1° Au cours de la décennie 70 : Le choc des réalités et la foi. Réflexion sur une foi vécue dans, à partir de et en faveur de ce contexte. Prise en compte que l’Eglise en AL est une "Eglise particulière", ayant ses besoins propres auxquels doit répondre une théologie particulière par rapport à la théologie traditionnelle supposée universelle et valide en tous temps.

2° Les années 1980, la systématisation..
Le tournant pris par l’Eglise d’Amérique latine s’est vu contesté par les autorités romaines, ce qui a obligé les théologiens latinos à systématiser cette nouvelle perspective sous forme de publications d’une série de textes autour des thèmes fondamentaux de la théologie : Bible, christologie, ecclésiologie, anthropologie etc.

3° Les années 1990 ; élargissement du concept de pauvre.
Les mutations profondes sur la scène mondiale ont conduit au défi d’élargir le concept de pauvre pour affronter l’ensemble des conditions faites aux laissés- pour compte de la société, les marginalisés en raison de leur race, langue, culture, couleur, sexe, âge, etc. Ce qui donna naissance à d’autres théologies : théologie féminine, théologie noire, théologie indienne, etc. non pas antagoniques mais élaborant une nouvelle « réflexion critique de la foi.
On y reviendra plus loin.

4° Au seuil de l’an 2000. Face aux mutations du monde. Les nouveaux défis.
La nouvelle rationalité et le pluralisme.
Dans cette dynamique d’enracinement dans la réalité de l’univers humain, la TL, partie du domaine économique (choix prioritaire des pauvres) s’affronte à de nouveaux défis qui font éclater le cadre traditionnel de la "chrétienté" occidentale.
Le monde moderne s’est en grande partie construit en-dehors de l’Eglise et il est en pleine et rapide mutation. Ceci nécessite de nouvelles hypothèses de travail pour trouver, à partir de la foi, une réponse aux questions nouvelles. La théologie doit affronter la prise de conscience du pluralisme, et ceci dans trois domaines : la vie sociale, la connaissance (interprétation des textes bibliques) et la vie ecclésiale. La théologie catholique était jusqu’à présent eurocentrique, monoculturelle. Aujourd’hui cela implose. D’où la nécessité d’élaborer un nouveau concept théologique multiconfessionnel et multiculturel de s’ouvrir à d’autres expériences religieuses, de s’enrichir au contact d’autres théologies, expressions d’autres façons de croire. Une théologie occidentale ne peut plus prétendre répondre à elle seule aux situations concrètes d’hommes et de femmes qui veulent exprimer leur foi à partir de leur situation, à partir de leurs cultures propres, car la théologie est toujours une production humaine liée aux paradigmes d’une époque. Il est étonnant qu’on ait mis 20 siècles à en prendre conscience ! En tant qu’expression d’une unique foi vécue dans des situations et des cultures diverses, la théologie doit devenir pluriculturelle.

Le christianisme n’est pas né à partir d’une doctrine toute faite mais de l’Action et de la Parole de Jésus-Christ à un moment de l’histoire humaine. Quel est ce monde d’aujourd’hui, en AL (et ailleurs !), qui doit recevoir cette Parole ?

Le constat brutal, insupportable, touchant toute la vie quotidienne de millions d’êtres humains en AL, c’est l’appauvrissement croissant et le fossé scandaleux entre une petite minorité de riches et une grande majorité de pauvres, le scandale de la marginalisation et de l’exclusion d’une partie importante de la population. Cette situation invite les chrétiens à de nouvelles formes de solidarité pour libérer les hommes et les femmes emprisonnés dans cette pauvreté, parce que la vie ici-bas doit être une anticipation de la "Terre Nouvelle, des Cieux Nouveaux" annoncés par Jésus-Christ et non pas un enfer.

L’oppression a pris d’autres formes, et les aspirations se sont élargies car la prise de conscience de l’injustice s’est étendue à d’autres domaines que l’économique. De ce fait les luttes ont pris aussi d’autres formes. Victor Codina, théologien bolivien reconnaît : « On ne peut pas parler aussi allègrement que dans les années 60 de changement rapide de structures et d’accès des pauvres au pouvoir. »

La mondialisation néolibérale et le "nouvel ordre international" prônés par les EU triomphent. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les conditions de vie qui sont en cause, c’est la VIE même de milliards de femmes, d’hommes et d’enfants qui est menacée, et la vie de la planète. Pablo Richard : « Le fait majeur qui défie la TL dans le Nouvel ordre international est la mort massive des pauvres. Une réflexion critique sur Dieu comme Dieu de la vie doit prendre pour point de départ cette situation de mort et le choix nécessaire et urgent en faveur de la vie dans la nouvelle conjoncture. » Face au rouleau compresseur du libre-marché, du néolibéralisme et de la technologie, le pauvre est tenté par le désespoir.
Que dit le Dieu de la Vie aux 80 % de désespérés de l’humanité ?

AUTOCRITIQUE ...CRISE ?

Jean-Paul II a dit un jour à un journaliste : « La théologie de la libération est morte avec le marxisme », montrant ainsi la profondeur du malentendu.
Cependant les théologiens de cette mouvance reconnaissent qu’il y a crise, mais non pas rejet de l’esprit fondamental qui a inspiré la TL. Nous venons d’évoquer certains aspects d’une évolution qui montrent que cet esprit n’est pas mort .Des remises en question sont cependant nécessaires sur certains points.

Lorsque la TL est née la situation paraissait relativement simple : les opprimés résistaient à un pouvoir oppresseur fondé sur l’injustice structurelle pour établir une société de justice. Les chrétiens cherchaient dans leur foi l’inspiration et la justification de leur combat. Ce schéma reste valable, mais les conditions ont changé, la réalité est plus complexe et la société elle aussi a changé. D’où la nécessité d’une réflexion théologique qui, partant des réalités, des situations humaines, prend d’autres formes.
Le mouvement qui a donné naissance à la TL a subi de rudes persécutions. De la part des pouvoirs qui ont décimé les rangs des militants. Les victimes se comptent par centaines de milliers. La seule possession d’une bible était risque mort !
Le Vatican de son côté a entrepris une politique de "nettoyage" à l’intérieur de l’Eglise par la nomination systématique d’évêques opposés au renouveau et partisan du centralisme romain. L’Amérique latine compte une forte proportion d’évêques membres de l’Opus Dei, à commencer par le successeur de Mgr Romero.
Enfin la société latino-américaine a profondément changé et l’Eglise catholique est elle-même en crise. Les groupes charismatiques ont parfois remplacé les communautés ecclésiales de base et beaucoup de catholiques sont séduits par le pentecôtisme, ce qui a fait dire à un théologien que « L’Eglise a opté pour les pauvres mais les pauvres ont opté pour le pentecôtisme. »

La principale autocritique porte sur la formule "option préférentielle pour les pauvres" qui, estiment les théologiens, a une résonance caritative, de gratuité, alors qu’il s’agit de mettre le pauvre au centre de l’exigence évangélique. Il ne suffit pas d’être "la voix des sans voix", de parler au nom des pauvres, ce qui est encore du paternalisme, mais de les écouter et de s’identifier à eux.

« L’option pour les pauvres a son fondement en Dieu même, pour les croyants » (G.Gutierrez) et, insiste José Maria Vigil, c’est une option pour la justice qui ne saurait être préférentielle mais essentielle, fondée sur la nature même de Dieu qui opte pour la justice de manière exclusive. Dans le domaine de la justice Dieu est partial et non neutre ; il est du côté des victimes de l’injustice des "crucifiés de l’histoire" ; il ne peut être autrement sans se nier lui-même, dans son être.

La notion même de pauvre, de pauvreté doit être élargie. Il ne s’agit pas seulement d’une catégorie économique mais de tous ceux qui ne bénéficient pas de la justice, des "injustifiés" et c’est une option excluante, non préférentielle : ce n’est donc pas une option mais une exigence évangélique.

José Maria Vigil : « L’opposition à la théologie et à la spiritualité latino-américaine est devenue le principal objectif de ceux qui cherchent à remettre en cause la rénovation post-conciliaire de la théologie et de la spiritualité latino-américaine et prônent le retour à une Eglise qui légitime le système capitaliste et néolibéral, Eglise qui s’est affrontée à l’Eglise de la libération latino-américaine et à ses innombrables martyrs (...). L’option pour les pauvres est un transcendantal qui surpasse la dimension théologique et appartient à l’image même du Dieu biblique et chrétien, ce n’est pas une catégorie théologique sujette à débat. C’est un devoir d’obéissance à Dieu même. Ce n’est pas une théorie mais une dimension transcendantal du christianisme. »

NOUVEAUX DEFIS

Aujourd’hui, la TL - disons plutôt la théologie latino-américaine issue de la TL vise non seulement les pauvres socio-économiques mais les marginaux en général : pauvres économiques certes, mais aussi les handicapés, les enfants de la rue, les analphabètes, les Indiens, les femmes, les noirs, les drogués, les immigrés, les déplacés, les homosexuels, etc. en considérant que chacune de ces catégories a ses problèmes spécifiques : l’Indien n’est pas seulement marginalisé parce que pauvre mais parce qu’Indien. Il faut donc une réponse propre à chaque catégorie. D’autre part,Jung Mo Sung, théologien brésilien d’origine nord- coréenne dénonce :« La sacralisation du marché qui exige et justifie le sacrifice de vies humaines. » Sacré, sacrifice sont des notions religieuses qui ont passé de l’Eglise au marché. Beaucoup d’économistes, et c’est significatif, emploient désormais des concepts religieux dans le domaine du marché : la croissance du chômage, l’exclusion sociale etc., sont vus comme des sacrifices nécessaires, le « coût social » inévitable pour l’assainissement d’une économie qui fera le bonheur de tous (ceux qui resteront !) La TL dénonce cette usurpation du sacré, l’idolâtrie de l’Argent, des situations historiques (économiques) considérées comme des réalités ultimes, se justifiant par elles-mêmes, intouchables comme les divinités. Il devient sacrilège de critiquer le néolibéralisme vainqueur d’autant plus qu’il n’y ait pas d’alternative. Or la foi du chrétien lui dit que Dieu n’est pas lié au vainqueur (l’empire romain, le temple) mais à la victime comme en témoigne l’histoire de Jésus. « Une telle foi permet de faire la distinction entre la victoire du pouvoir d’un côté, la vérité de la justice de l’autre. » (Jon Sobrino). La foi nous engage donc « à défendre la vie et la dignité humaine des pauvres, des victimes d’un système idolâtrique. » (Id.)

AU CŒUR DE LA VIE QUOTIDIENNE.

« La théologie est devenue plus modeste ; mais elle est plus que jamais au service de la résistance des pauvres. »

Carmina Navia Velasco : « Il est légitime que nous rêvions d’un monde différent. Mais alors même que nous tissons ce rêve, il est également indispensable que nous construisions dans notre vie de chaque jour l’utopie quotidienne (...) parce que l’appel de Jésus de Nazareth est un appel à être heureux, ici et maintenant (...). Ce n’est qu’en mettant en œuvre notre capacité à transformer le quotidien que nous pourrons progresser vers ces petites utopies quotidiennes qui soutiennent notre route en ces heures si difficiles. » La libération commence dans le quotidien.

C’est le domaine d’action privilégié des communautés ecclésiales de base. « Dieu veut la vie dans sa matérialité concrète de la vie de l’homme : nourriture, boisson, logement, santé, reconnaissance humaine. » (Jung Mo Sung)

POUR UNE THEOLOGIE FEMINISTE..

Qui donc est plus proche des réalités quotidiennes sinon la femme ? Il ne s’agit pas simplement d’accorder plus de place aux femmes dans la société mais d’élaborer une théologie du point de vue de la femme. Car « il existe une expérience du monde, de la vie et de Dieu qui est propre aux femmes (...) et qui a été jusqu’à présent exclue du travail théologique. » Les femmes sont victimes d’une culture fondamentalement patriarcale. Aussi les femmes théologiennes proposent une lecture de la Bible « du point de vue des femmes », de jeter sur la Bible un regard féminin, discerner ce que la relation Dieu-femmes apporte à notre foi. « Il s’agit de présenter une interprétation des textes différente de celle qui appartient à la tradition patriarcale (...). Les hommes ont un discours universaliste abstrait sur la libération, alors que l’expérience de salut (libération) s’exprime pour les femmes dans les petites actions de chaque jour. » (A.Durand). Ce qui implique une approche critique de la Bible elle-même qui, dans son expression, est le produit d’une culture patriarcale, mais Il s’agit bien du Dieu qui s’identifie aux opprimés. Il s’agit donc, selon les théologiennes, de souligner, d’interpréter et de développer l’horizon central, la libération des opprimés en l’appliquant aux catégories de l’humanité jusqu’alors négligées.

UNE THEOLOGIE INDIENNE..

On rejoint ici la théologie indienne (latino-américaine) de la libération qui veut revaloriser le visage féminin de Dieu dans la ligne des croyances indiennes traditionnelles qui insistent sur l’aspect maternel de Dieu : « Dieu est Père et Mère ».

Nous renvoyons ici à l’article d’ Alain Durand La théologie indienne latino-américaine », présent ici-même sur le site d’alterinfos

UNE "ECOTHEOLOGIE".

Les Indiens, précisément, nous ouvrent à leur cosmovision qui est fondée sur le respect de la nature, de la Terre-Mère comme une des valeurs les plus fondamentales de la vie, et invitent les chrétiens à un nouveau regard sur la création. Pour Leonardo Boff, l’écologie est une façon de penser, de vivre, de sentir, d’être croyant. L’écologie, c’est la relation, l’interaction et le « dialogue » que tous les êtres ont entre eux (de l’atome à la galaxie, de la bactérie à l’homme, etc.) C’est une vision holistique : il s’agit de saisir le tout dans les parties et les parties dans le tout. L’homme n’est pas au-dessus de la création mais à l’intérieur. Il n’a pas pour vocation d’être maître et dominateur de la nature. La théologie doit reconnaître en tout être un messager de Dieu, tout reflète son amour... « Il faut libérer (...) la terre pour qu’elle ne souffre pas, pour qu’elle soit la grande Pachamama ou "grande Mère" qui nous unit tous. Elle est notre corps élargi. Il faut aussi faire, à partir de la terre, une expérience plus cosmique de Dieu, une expérience plus cosmique du Christ... » (L.Boff, DIAL n°2102)

FACE A LA "THEOLOGIE DE L’EMPIRE".

Des dizaines de milliers de chrétiens - laïcs, prêtres, religieuses, évêques - ont été sacrifiés par le pouvoir des dictateurs militaires comme ennemis "communistes", mais aussi comme ennemis d’un certain ordre social soit disant "chrétien". Oscar Romero a été la figure emblématique de l’option pour les pauvres entraînant inéluctablement opposition au pouvoir. Il y a en effet incompatibilité fondamentale entre option pour les pauvres et Etat oligarchique , ainsi qu’avec une Eglise de "chrétienté" de l’autre.
Aujourd’hui le conflit à l’intérieur même de la société chrétienne oppose la TL à la "théologie du néolibéralisme" représentée en particulier par Michel Camdessus, ancien directeur du FMI et maintenant conseiller économique au Vatican, qui prône la loi du marché comme la seule issue à la pauvreté. La contradiction est profonde. Pour les tenants de la loi du marché, pour la "théologie de l’empire ", (Franz J.Hinkelhammert) le pauvre est un objet, un objet de sollicitude, mais non pas un sujet.
« Pour les théologiens de la libération, l’option pour les pauvres est la conséquence de la reconnaissance mutuelle entre sujets humains. » Ils se fondent en cela sur l’Evangile où le pauvre est identifié à Jésus-Christ. Pour les "théologiens du marché", les TL sont des utopistes irréalistes.

La TL doit donc se développer sur deux fronts (Hinkelhammert) :

a) Critiquer l’économie néolibérale qui ramène tous les paramètres à la rentabilité ; dénoncer l’irrationalité d’un système qui se dit rationnel, car il déclenche des processus destructeurs qu’il ne peut plus contrôler : exclusions croissantes, destruction des bases naturelles de la vie, dissolution des rapports sociaux. La pauvreté c’est l’absence de la reconnaissance de l’autre.

b) Cette critique de l’irrationnel doit s’exprimer en termes théologiques : la loi par-dessus tout mène à la mort (« suma lex, maxima injusticia »), car traitée comme totalisante la loi exige des sacrifices humains. Le "christianisme d’empire" qui prône une loi totalisante n’est pas acceptable pour les chrétiens qui, à la suite du Christ, veulent se libérer d’une loi considérée comme un absolu.« La justice ne réside pas dans la loi mais dans le rapport avec elle. Le sujet est souverain par rapport à la loi pour la relativiser dans tous les cas où son observance tue (...). » (Hinkelhammert). On a donc, au nom du christianisme, le droit à la résistance, résistance culturelle, spirituelle et politique.

UNE THEOLOGIE "DESOCCIDENTALISEE"

Enracinée dans une conjoncture et dans un peuple, donc dans une culture, la TL est affrontée au défi de l’inculturation. Comment parler de Dieu, des relations entre les hommes et Dieu, dans un langage, avec des concepts qui sont totalement étrangers au langage des peuples auxquels on prétend transmettre ce que Dieu a à leur dire ? A partir du moment où les indigènes sont associés à ces recherches d’une Parole de foi vivante et actuelle, la question du langage, des outils culturels, se pose. La théologie classique est imprégnée et marquée par la culture gréco-latine, totalement étrangère à l’univers indien. D’autant plus que les Indiens revendiquent de plus en plus fortement leurs droits à leur culture propre menacée par les pouvoirs. Un texte de la Session nationale de l’ACO française à Versailles, en 1969 évoquait déjà la question ; « Chaque monde culturel doit pouvoir vivre l’Evangile à sa manière. » Les latinos l’expriment aussi de la manière suivante : « Nous ne voulons plus d’une théologie qui vient exclusivement d’en haut, mais d’une théologie qui vient d’en bas, à partir de la base. »

Les Indiens l’ont déjà abordé à plusieurs reprises lors de rassemblements continentaux. Le livre d’Alain Durand que je citais publie les travaux d’un colloque entre théologiens indiens. On y souligne que la reconnaissance de l’autre passe par la reconnaissance de sa culture. Les théologiens latino-américains ont tous été formés par les concepts occidentaux puisque toute la théologie catholique romaine a été élaborée dans le cadre de cette culture. Cependant leur proximité avec les mouvements populaires et particulièrement avec les Indiens leur a permis de s’ouvrir aux valeurs de cet univers et à réfléchir à la place que doit prendre cette culture indienne dans l’élaboration d’une théologie - et des rites - à partir de et pour ce monde propre. Parler de Dieu à partir du langage propre à la culture et aux valeurs indiennes.

Cette élaboration se fait aussi par la base, par la réflexion et l’action de milliers de « petits théologiens », laïcs, femmes et hommes, qui relisent la Bible en communauté. Il faut en dire autant de la culture afro-indienne, d’une théologie noire de la libération.

L’union de l’Eglise et des pauvres que j’évoquais au début n’a pas rempli ses promesses. Mais l’enfant qui est né de cette union va grandir. Il n’a pas le même visage et il vit dans une société en pleine mutation.

Cependant une question fondamentale est posée : Verrons-nous l’Eglise de "chrétienté" se convertir en "Eglise libératrice" ? L’option pour les pauvres et la spiritualité de la libération ont marqué l’histoire de l’Eglise et de manière indélébile et irréversible. « Par sa conquête du droit de cité dans l’Eglise la TL représente une des premières réalisations d’un pluralisme théologique réel. » (Victor Codina)

« Il est nécessaire que nous prenions en compte le fait qu’il y a d’autres manières de croire, de vivre, de penser,, de sentir, de célébrer,, de prier, d’espérer que les manières strictement et explicitement chrétiennes Dans le christianisme dominant les traditions religieuses africaines et indo-américaines sont considérées inférieures et incompatibles avec le message de Jésus. Toute synthèse créative entre ces traditions et la tradition chrétienne est perçue comme une dégradation (...). Ce pluralisme religieux de notre continent oblige la TL à revoir à fond les notions dominantes de révélation, de mission, d’évangélisation, Eglise et salut, et oser critiquer à fond la mentalité autoritaire et exclusive du christianisme colonial. »

« Nous vivons dans une réalité complexe et changeante Notre capacité de la connaître et de la comprendre est limitée, estiment les théologiens latino-américains. Ce que nous méconnaissons est infini. Nous avons la propension à d’absolutiser, d’universaliser notre perception de la réalité et à nous fermer à d’autres regards Nous sommes toujours tentés d’oublier ces limites, d’absolutiser (...) Une théologie consciente de ses limites doit se demander constamment quels aspects de la réalité environnante nous échappent (...)et se demander quelles sont les victimes de notre manière de voir et de transformer les choses. Nous sommes invités à l’humilité, à reconnaître la valeur d’autres expériences, surtout celles que vivent les plus méprisés (...) Reconnaître la multiplicité centrifuge des religions, des églises et des théologies (...), échapper à lala grise certitude d’une vérité établie, une seule interprétation d’une unique bible, une croyance, un unique dieu,, une seule religion, une seule Eglise, une seule théologie de la libération. » (Otto Maduro, DIAL D 2874)

La recherche théologique dans les pays de culture et d’histoire étrangères aux traditions occidentales a de beaux jours devant elle.


Conférence donnée à Lyon le 18 mars 2006.

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