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DIAL 3503

Histoire du sucre cubain

Oscar Zanetti Lecuona

mardi 30 juillet 2019, mis en ligne par Dial

Cet article de l’historien cubain Oscar Zanetti Lecuona est d’abord paru en 2011 dans la revue Espacio Laical, publiée par le Conseil des laïcs de l’archidiocèse de La Havane (n° 1, 2001). Le blog Polémica cubana en a traduit la majeure partie en français et l’a publié en trois livraisons en février 2013. C’est cette traduction que nous reprenons ici en remerciant Polémica cubana pour son travail.


Le sucre constitua la principale ressource économique de Cuba pendant plus de deux siècles. Pendant les périodes fastes comme lors des périodes difficiles, la culture du sucre, véritable identité du pays, a traversé la vie des Cubains, au milieu d’odeurs exaltantes de miel.

Le sucre et l’identité nationale

Notre société insulaire est descendante de l’industrie du sucre. Bien que l’esclavage ait démarré sur l’Île bien avant le début de la production de ce savoureux grain, c’est seulement vers la fin du XVIIIe siècle, lorsque les sucreries se sont développées, que la traite d’esclaves s’intensifia. Alors, la composante africaine prit un poids démographique et culturel décisif à Cuba.

Dans les sucreries et les baraquements, les expressions culturelles, artistiques et religieuses venues d’Afrique se sont fondues dans la culture locale. Ce métissage s’est ensuite étendu aux villes à travers les esclaves embauchés comme domestiques et travaillant dans les palais.

Les grands propriétaires créoles, occupés par les complications techniques et les exigences du marché du sucre, qui constituaient un véritable défi intellectuel, s’ouvraient à la modernité et se découvraient des intérêts qui les éloignaient du pouvoir colonial. Cependant, ces seigneurs du sucre pouvaient difficilement conquérir pour eux-mêmes la liberté qu’ils refusaient à leurs esclaves. Et la prospérité amassée grâce à la sueur des esclaves ne suffisait pas pour faire de cette société une nouvelle nation.

Les plantations sucrières ont cependant modelé l’identité cubaine. Tous travaillaient ensemble dans un même but : les noirs de différentes ethnies s’activaient sans relâche, le maître du sucre développait son art, le machiniste du moulin à vapeur étonnait par son habilité technique, le coolie (travailleur d’origine asiatique) transvasait la mêlasse dans un silence de plomb, le contremaître conversait avec le charretier recruté dans les environs et tous devaient souffrir des espiègleries inventées par « le petit maître » en vacances, fils créole (parfois suspicieusement clair) d’une des domestiques.

Malgré la distance séparant la pitance des baraquements d’esclaves de la table des maîtres, le repas offrait un moment particulier pour un transfert particulier des cultures. Le vocabulaire insulaire s’est nourri de termes sucriers, avec notamment certains mots sexuels dont le sens évidemment métaphorique a été signalé par l’historien Moreno Fraginals avec sa perspicacité habituelle.

Les danses également trouvent là leur développement : en plus de l’ocha et du garabato, la caringa et le zapateo se dansaient dans les sucreries. Les musiques les plus authentiques, telles que la rumba, ont aussi leurs origines dans les sucreries.

Quant à la littérature, elle n’est pas en reste : Anselmo Suárez Romero et Cirilo Villaverde ont magnifiquement écrit sur la vie dans les sucreries rythmée de splendeurs, de misères et de violence quotidienne.

Quand les Cubains ont compris qu’au-delà de leurs couleurs et de leurs conditions, ils formaient une véritable nation, la cloche d’une sucrerie les a appelés à conquérir leur indépendance. Ils se sont lancés au combat avec comme arme la même machette qu’ils utilisaient pour couper la canne à sucre.

Le sucre change le paysage de l’île

Au début du XXe siècle, la demande de sucre est telle que les capitaux états-uniens affluent, ce qui amène l’économie sucrière à se développer de façon exponentielle. La croissance des sucrières et des cannaies dans la moitié orientale de l’Île ont définitivement unifié le paysage cubain. Les gigantesques raffineries étaient installées au milieu de vastes propriétés. Elles étaient capables de produire trente ou quarante fois plus de sucre que les meilleurs moulins du temps de l’esclavage.

Les nouvelles plantations offraient aussi un aspect différent : les cannaies étaient reliées entre elles par un vaste réseau ferroviaire, les hautes cheminées des usines reflétaient l’entrée de Cuba dans l’ère industrielle et les lieux d’habitations, souvent soumis à la ségrégation raciale, reproduisaient la hiérarchie dans l’entreprise et un mode de vie très états-unien.

Dispersées le long du pays, les usines sucrières furent des foyers de développement technique. Aux machinistes ayant des fonctions multiples se sont unis les chimistes contrôlant la qualité du sucre, les pointeurs, les opérateurs (centrifugeuses, chaudières, broyeurs…), les électriciens, les mécaniciens, les cheminots et d’autres centaines de travailleurs qualifiés. Le sociologue José Luis Martín qualifia ce savoir-faire de « tradition dépositaire de l’art cubain de produire du sucre ».

L’agriculture s’est également transformée. L’abolition de l’esclavage à la fin du XIXe siècle donna lieu à l’apparition du colon, principal cultivateur de la canne broyée dans les raffineries de l’Île, qui est devenu le noyau principal du paysannat cubain (avant même les cigariers).

Dans les champs, à côté du colon, se trouvaient des personnages plus traditionnels tels que les contremaîtres, les charretiers et surtout les macheteros (coupeurs de canne à sucre) se comptant désormais en centaines de milliers dont une majorité de journaliers noirs (spécialement dans les provinces Camagüey et d’Oriente) originaires des Antilles voisines et arrivés à Cuba dans les premières décennies du XXe siècle.

Cuba bouge au rythme du sucre

L’industrie sucrière a contribué fortement à la modernisation du pays. La large distribution de la culture du sucre a laissé peu de localités en marge des relations commerciales. Dans cette île devenue synonyme de modernité, les compagnies sucrières contrôlaient la plupart de services, y compris le commerce de détail. Elles fournissaient l’eau, l’électricité, le transport ainsi que l’organisation des festivités et le parrainage des équipes de base-ball. La sirène des changements d’équipe rythmait la vie de milliers de personnes.

Tout le pays bougeait au rythme du sucre non seulement à cause de la saisonnalité de cette industrie mais aussi car les usines vivaient dans la dépendance des marchés, principalement états-uniens, dont les quotas ont tenu l’économie nationale en haleine dès les années trente.

Même si les propriétaires insistaient sur le fait que « sans sucre, il n’y aurait plus de pays », les misérables conditions de vie des macheteros et le nombre croissant de chômeurs inondant les villes signalaient ouvertement que Cuba méritait (et demandait) un autre destin. « Grain de notre bien… clé de notre mal… » écrivait Agustín Acosta dans son célèbre « poème de combat » intitulé « La zafra » [La moisson]. C’est toute l’ambivalence du sentiment cubain envers le sucre. Ce sentiment deviendra encore plus évident après la victoire de la Révolution en 1959.

L’échec de la récolte des dix millions a représenté un moment dramatique dans l’histoire de l’économie cubaine. Après cet échec, Cuba continuera pourtant à développer son industrie sucrière grâce aux prix avantageux, aux matériels et au soutien technologique de l’Union soviétique. Ceci ne fit que dissimuler l’inefficacité grandissante de ce secteur économique.

La récolte des dix millions

Dans le cadre de relations préférentielles avec le camp socialiste, Cuba a mené à la fin des années 60 une stratégie de réaffirmation du rôle du sucre dans le développement de l’économie nationale. Le plan gouvernemental avait pour objectif de doubler les récoltes en à peine cinq ans jusqu’à atteindre les dix millions de tonnes. Durant cette période, le sucre monopolisa toute l’attention des dirigeants cubains.

Comme l’ouverture de nouveaux emplois avait dispersé les macheteros traditionnels et que la technologie n’était pas assez développée pour les remplacer dans ce travail exténuant, des milliers de volontaires se sont mobilisés pour couper la canne à sucre. Les cannaies devaient être renouvelées et agrandies, ce qui raviva pour un temps la déforestation. Des usines qui avaient seulement fait l’objet d’un entretien minimal bééficièrent d’importants investissements substituant ou ajoutant des machines dont le maniement était confié à des employés qui apprenaient sur le tas, souvent avec trop de hâte pour garantir un fonctionnement efficace.

La veille de la grande récolte (1969-1970), le pays entier vivait pour le sucre. Jamais auparavant les Cubains n’avaient été aussi nombreux et aussi impliqués dans une récolte de sucre. La population suivait les rapports de production quotidiennement dans la presse en même temps que la météo. Beaucoup s’enchantaient du lyrisme des journalistes. Certains allaient même jusqu’à narrer les matchs de base-ball à l’aide de métaphores sucrières.

Journalistes, écrivains et intellectuels des différentes zones sucrières de l’Île rassemblaient les témoignages et les incidences de l’effort sans précédent de la population. Un groupe populaire de musique a même pris le nom de l’une des consignes en usage. Quand l’inévitable arriva et que la récolte fut loin des objectifs espérés, le découragement fut tel que le pays se retrouva quasiment dans une situation de reconstruction nationale.

Une fausse solution

Si ce fiasco n’a pas créé de rancœur contre le sucre, c’est en partie à cause du prix atteint par cette denrée peu de temps après, et du fait qu’en réalité, il existait peu d’alternatives. À l’inverse, la participation de Cuba au schéma d’intégration économique socialiste – le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM) – aboutit à réaffirmer le rôle de la Grande Antille comme principal fournisseur de sucre de cette communauté internationale. Mais désormais, cela se ferait sous l’égide de la planification.

Avec un marché certain et des prix préférentiels, la première industrie de l’Île fut l’objet d’investissements s’élevant à plus de 300 millions de pesos par an à la fin des années 70 et plus du double dans les années 80. Cela permit de moderniser les installations et d’accroître les capacités productives via la construction de six nouvelles raffineries, les premières construites en plus d’un demi-siècle.

La modernisation s’est avérée particulièrement significative dans le secteur agricole. En effet, après avoir développé différents prototypes de moissonneuses grâce à la coopération cubano-soviétique, Cuba démarra la production d’un modèle permettant de mécaniser les deux tiers de la récolte, libérant ainsi des dizaines de milliers de travailleurs des tâches harassantes de la coupe de la canne. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Dans les années 80, les récoltes se sont stabilisées autour de 7 à 8 millions de tonnes avec des rendements agricoles très favorables.

[…]

Cette productivité améliorée inquiétait cependant certains responsables. Bien que l’on obtienne beaucoup plus de cannes par secteur ensemencé, le rendement en sucre de l’industrie avait diminué dans les mêmes proportions. La production totale s’est accrue mais les récoltes duraient plus de 20 jours d’où une diminution mécanique de la productivité. Durant la grande récolte de 1990 où 8,4 millions de tonnes de sucre ont été produites, l’indice de productivité s’est élevé à 7,5 kgs de sucre par heure et par homme. Cela plaçait Cuba sous la moyenne mondiale de productivité, loin derrière les autres pays producteurs de sucre. Pire, on essaya de régler des problèmes qui relevaient souvent d’une gestion centralisée par un accroissement des investissements qui ne fit qu’augmenter le coût de production.

Le nivelage difficile des terrains, les systèmes complexes d’irrigation et l’utilisation improductive des parcs de transport ne pouvaient être gérés par une administration dont la culture économique avait trop longtemps été négligée. De même, le respect des travailleurs, avec par exemple l’hommage donné aux plus anciens, n’était pas suffisant pour empêcher l’appauvrissement de la lignée sucrière, victime de la centralisation et de pratiques bureaucratiques.

La première industrie cubaine continuait à produire une matière première (le sucre brut) de faible valeur et de façon trop extensive. La gravité de ces symptômes ne sautait pas aux yeux à cause des prix élevés offerts par l’Union soviétique (quatre à cinq fois les prix pratiqués sur les marchés mondiaux).

La disparition de l’URSS sera une véritable catastrophe pour l’économie cubaine. La chute de l’Union soviétique a mis en évidence les lacunes de l’économie cubaine, en particulier celles de son industrie sucrière. Au début du nouveau millénaire, les dirigeants ont tout de même tenté de sauver une partie de cet ancien secteur fleurissant, encore plongé dans une grande dépression.

Le sucre comme moyen de subsistance

Quand la débâcle soviétique toucha l’économie nationale en faisant chuter la richesse du pays de plus d’un tiers, le sucre resta une nouvelle fois le principal moyen de paiement dans le règlement des transactions internationales.

Traditionnellement privilégié dans l’allocation des ressources de cette économie planifiée, le secteur sucrier comptait des moyens suffisants pour maintenir sa production même s’il devait vendre son produit à des prix ne couvrant pas les coûts. La vieille consigne « du sucre pour croître » s’est vite transformée, à l’aube des années 90, en « du sucre pour survivre ».

Les récoltes ont continué à se vendre par avance en même temps que le volume des échanges s’est réduit de moitié en à peine cinq ans. Quant à la production de canne à sucre, la chute fut encore plus dévastatrice dans la mesure où les cultures avaient été réorganisées sur des bases purement coopératives, sans engrais, sans irrigation et en coupant les cannaies qui n’avaient pas encore terminé leur cycle de maturation (le résultat d’une mesure très antiéconomique : « qu’il ne reste aucune canne à sucre debout »).

À cette époque, la « première industrie » a sans doute continué à produire avec un manque cruel de matériel. Le peu disponible n’était ni réparé ni remplacé. Ce qui était économisé en ressources se perdait en productivité. Les usines en très mauvais état ont commencé à se paralyser sans jamais atteindre les objectifs de rentabilité souhaitée.

La restructuration sucrière

À la fin des années 90, dans une difficile conjoncture où les prix restaient faibles et les perspectives peu reluisantes, la nature des problèmes commença à être mise en avant : peu d’incitation au travail, technologie obsolète… Les spécialistes étudièrent des solutions pour permettre à cette industrie de continuer à fonctionner de façon rentable. Toutes les solutions supposaient un ajustement de la production et une modification des usines pour gagner en efficacité, on commença alors à parler de « restructuration ».

En 2002, alors que la « période spéciale » était passée et que l’économie nationale avait trouvé de nouvelles ressources (tourisme…), les autorités décidèrent finalement de restructurer profondément ce qui avait cessé d’être notre « première industrie ». Soixante-dix usines ont été fermées en très peu de temps dont certaines étaient paralysées depuis plusieurs années. 700 000 hectares de cannaies ont été reconvertis en d’autres cultures. Enfin, le trafic ferroviaire fut considérablement réduit en même temps que 60 000 travailleurs déplacés. Durant ce processus, ces derniers ont continué à percevoir des allocations pour les inciter à reprendre leurs études.

Afin d’amortir les conséquences socio-économiques de ces mesures, le ministère du sucre se chargea de préparer les terres destinées aux nouvelles cultures, facilitant ainsi la mobilité des travailleurs et continuant à offrir les services habituels (électricité, eau…) aux habitants des sucreries désaffectées.

Largement prise en charge par les collectivités sucrières, cette restructuration fut peu commentée par la population. Bien que ce fut l’un des plus grands changements dans l’histoire économique cubaine, il n’eut que peu d’impacts sociaux ou sociétaux à l’exception bien sûr des communautés touchées pour lesquelles la restructuration constitua un choc dans leur mode de vie.

Dans bon nombre de cas, les usines fermées représentaient la principale source de travail dans ces communes. Certaines sucreries étaient même le point central de plusieurs municipalités. Pour toutes ces personnes dont l’existence s’était écoulée au rythme des sucreries, il ne restait que des structures squelettiques vidées de leur équipement, des locomotives abandonnées au bord des chemins ou des matériaux abandonnés par manque d’utilité. Il régnait aussi un silence déprimant.

Bien qu’il n’y ait pas eu de suppression de postes, les emplois offerts ne correspondaient souvent pas aux capacités des travailleurs « excédentaires » ni à leurs souhaits. On vit apparaitre de sérieux problèmes d’identité autant dans les communautés que chez les personnes. Ici ou là, une équipe de base-ball garde le nom de la vieille sucrerie, un groupe de musique anime les nuits désertes de la ville, des danseurs investissent la vieille « maison de logement » pour garder un espace de divertissement. Mais rien de cela ne permet la préservation de l’identité ou son adaptation à une nouvelle dans laquelle l’empreinte sucrière aurait perdu son importance.

[…]


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3503.
- Traduction libre et édition de Polémica cubana. Traduction ponctuellement modifiée par Dial.
- Source (français) : Polémica cubana, 3 février 2013, sous la forme de trois billets de blog (liens vers le premier, deuxième et
troisième billets).
- Texte original (espagnol) : Oscar Zanetti Lecuona, « Azúcar y cultura en Cuba », Espacio Laical, n° 1, 2011, p. 97-101.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la source originale (Polémica cubana - http://www.polemicacubana.fr) et l’une des adresses internet de l’article.

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