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DIAL 3306

GUATEMALA - Le loroco, « miracle » d’une fleur au cœur d’une prison verte

Ollantay Itzamná

mardi 23 décembre 2014, par Dial

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Dans ce texte d’Ollantay Itzamná, collaborateur régulier du site d’AlterInfos - DIAL, deux modèles d’agriculture se font face. Le premier est fondé sur la monoculture intensive conduite dans de grandes exploitations, le second est celui d’une pluriculture familiale indienne à laquelle la culture du loroco ouvre de nouvelles perspectives.


La communauté agraire Monseigneur Romero est située à un peu plus de 200 km de Ciudad Guatemala, elle appartient à la municipalité de Santo Domingo, dans le département de Suchitepéquez, sur la côte sud du pays.

C’est une communauté paysanne maya pauvre (installée dans ce lieu depuis 1987), et qui résiste pour ne pas disparaître face à l’encerclement des monocultures qui l’assiègent de toutes parts. Actuellement près de 80% du département de Suchitepéquez sont envahis par des cultures de canne à sucre, palmier africain, bananiers et caoutchouc, ce qui transforme ce département en un véritable désert vert.

Dans cette communauté ainsi que dans trois autres, le Comité de développement rural (Comité de Desarrollo Campesino, CODECA), avec l’appui financier de la Fondation interaméricaine (Inter American Fundation, IAF) a mis en place un processus d’accompagnement agricole pour cultiver la fleur de loroco et améliorer ainsi la qualité de vie de quelques-uns de ses membres locaux. La méthode utilisée a été et reste d’« apprendre de paysan à paysan ».

Le loroco (Fernaldia Pandurata) est une plante grimpante (liane) qui fleurit en permanence et dont la fleur est comestible et riche en éléments nutritifs. Mais ne la connaissant pas, les paysans l’ont, pendant longtemps, considérée comme mauvaise herbe et détruite.

Comment une mauvaise herbe se métamorphose-t-elle en une fleur qui transforme des vies ?

Don Marlon Roberto Curuchic, un producteur de loroco de la communauté Monseigneur Romero nous raconte l’origine du « miracle » de cette fleur :

« Lorsque nous sommes arrivés dans cette communauté, la terre avait été cultivée de façon intensive par des exploitations faisant du coton, et nous, nous sommes mis à semer là du maïs et du sésame. Mais au milieu de nos cultures poussait ce que, maintenant, nous nommons loroco et qu’alors nous considérions comme une mauvaise herbe. C’était une liane et elle nous gênait pas mal. Nous la coupions à la machette. Peu après, des habitants des hameaux voisins sont venus à la recherche de cette fleur, et nous ont dit d’en prendre soin et qu’ils nous l’achèteraient. C’est ainsi que nous vint à l’idée que ce que nous coupions nous était en fait bénéfique. Nous avons expliqué ça à CODECA […], nous nous sommes organisés et l’association nous a procuré des graines. »

Sur ces terres de propriétés productrices de coton dans un passé récent et actuellement inutilisées, 89 familles pauvres bénéficient de cette culture qui ne requiert pas beaucoup de soin, mais qui a des conséquences positives sur leur vie et génère des changements. Pour reprendre les mots de Don Marlon « C’est une plante facile à satisfaire. Elle n’a pas besoin de grand-chose ».

Une fleur qui libère les femmes et améliore les revenus des familles pauvres

Doña Paula Gonzales Socop, 36 ans, est presque analphabète, tout comme son mari. Elle n’a pu aller à l’école qu’une seule année. Elle a 7 enfants. Il n’y a pas l’électricité dans sa maison. De même que ses voisins, elle a deux cordes de terrain, juste l’espace nécessaire pour sa petite maison (la corde dans cette partie du pays mesure 1173m2 [1]). Son mari, comme ses voisins, part de chez lui pour travailler dans les propriétés bananières à 4h du matin et revient à 6h du soir. Il gagne, en moyenne, 1200 quetzals par quinzaine (150 dollars). Elle nous raconte :

« Au début mon mari n’était pas tellement d’accord sur ce projet. Mais moi, si, j’étais motivée. Le projet fonctionne depuis plus d’un an, et par semaine j’en tire environ 1400 quetzals avant déduction des frais. Mes enfants et moi nous coupons les fleurs et je donne du travail à 4 ou 5 travailleurs de plus que je paye 50 quetzals chacun. Nous ne travaillons que de 6h à 10h du matin, et en famille. Je gagne 900 quetzals par semaine. Mon mari me dit : “Maintenant tu gagnes plus que moi”. »

De fait, le jour d’une visite à l’improviste sur le terrain, Doña Paula et ses trois fils aînés, ses parents et trois cousins coupaient les fleurs de loroco sur un terrain de 2 cordes (environ 2400m2 [2]), dont son mari a hérité. Mis à part le fait que c’est une source de travail, à elle et à sa famille, le loroco est aussi ce qui lui a permis de se libérer de la dépendance économique vis-à-vis de son mari.

Sur la côte sud du Guatemala, comme dans d’autres endroits du pays, j’ai entendu des histoires de pères de famille, de travailleurs journaliers sans terre, surexploités dans les grandes exploitations agricoles en monoculture. Nombre d’entre eux, sous le coup du désespoir, ont choisi le chemin incertain vers les États-Unis, celui des mojados (« dos mouillés ») [3], laissant derrière eux des histoires familiales brisées et inachevées. Mais ce n’est pas le cas de ceux qui se sont risqués à tester le « miracle » du loroco.

« Le loroco a changé nos vies. Nous mangeons ce que nous produisons et nous n’utilisons pas de produits chimiques. Nous coupons les fleurs deux fois par semaine. Le lendemain dès le petit matin la marchandise est vendue au marché de Mazatenango (à 40 km). Avec les bénéfices que je tire de cette fleur j’ai déjà acheté 2 cordes et demi de terre pour nous constituer un potager. Nous mettons aussi de côté une partie des revenus pour l’éducation de nos enfants. Ce que gagne mon mari nous l’utilisons pour nos dépenses. Nos vies ont changé » raconte Doña Paula en caressant de la main les fleurs fraîchement coupées.

Le loroco se vend en effet au marché de Mazatenango pour 25 quetzals la livre. Le matin où nous sommes allés rendre visite à Doña Paula sur son terrain, elle avait ramassé près de 120 livres dans son champ.

Le loroco n’a pas seulement un impact pour ces familles sur le plan économique, du travail, de la réorganisation familiale ou des relations homme/femme, il contribue aussi de manière inestimable à la régénération du sol et de la biodiversité de plus en plus absente dans le désert vert.

Une fleur qui ancre l’azote dans le sol et contribue à la biodiversité

Don Manuel Chun Noc, un autre cultivateur de loroco nous explique : « Nous n’utilisons pas de produits chimiques. Autant comme engrais que comme insecticides nous n’utilisons que des produits organiques. Nous avons fabriqué de l’engrais organique à partir des bouses du bétail (fumier), de déchets (les feuilles sèches de la plante). Nous le stockons dans un endroit et nous y ajoutons de la panela [4], du sucre, entre autres. Ce produit nous a donné la vie. Contre les insectes, nous utilisons le margousier, ou neem — Azadirachta indica, la fleur de mort et le piment. Depuis un an, nous ne brûlons plus les déchets ménagers. Nous les collectons et après avoir mis aux pieds des plantes de l’engrais organique, nous y ajoutons les déchets », termine Don Manuel.

Ces terrains tropicaux désertifiés par les monocultures réclament un soin biologique spécial pour être régénérés, et le loroco est une plante qui permet de fixer l’azote dans le sol. En outre, sous les lorocos poussent des plants de piments, de chipilín (Crotalaria longirostrata), de morelle noire (Solanum nigrum, ou hierba mora en espagnol) et d’arachides qui sont utilisés pour l’alimentation et pour la vente sur les marchés locaux.

Si cette plante a un fort potentiel, elle est confrontée aussi à de grands problèmes et défis. Parmi ces derniers on peut noter : une demande encore insuffisante dans une société qui a perdu son régime alimentaire traditionnel où les fleurs occupaient une place importante, ou l’encerclement par les monocultures environnantes et leurs fumigations aériennes — avec le manque d’eau et la résistance accrue des insectes aux insecticides biologiques que cela entraîne.

À la question « que ferez-vous lorsque les grands propriétaires vous auront encerclé complètement, vous privant des voies de passage et de l’eau, pour vous obliger à vendre vos terres ? », Don Melecio Gonzales, grand-père maya analphabète de 61 ans, également cultivateur de loroco, nous a répondu catégoriquement : « Nous ne vendons pas aux grands propriétaires. Pour nous défendre nous sommes organisés au sein du CODECA ».

Pour combien de temps encore cette résistance paysanne indienne fera-t-elle le miracle de la fleur de loroco, nous ne le savons pas. La seule chose sûre c’est que, actuellement, cette plante grimpante, longtemps méprisée et détestée, dessine sur le visage des cultivateurs indiens mayas, prisonniers des monocultures, l’esquisse d’un sourire.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3306.
- Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
- Source (espagnol) : AlterInfos - América latina, 22 juin 2014.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

responsabilite


[1Ce qui correspond à une superficie de 34 m par 34 m — note DIAL.

[2Soit un terrain de 49 m par 49 m — note DIAL.

[3L’expression fait référence aux migrants traversant le Rio Grande pour rejoindre les États-Unis — note DIAL.

[4La panela est fabriquée à partir de jus de canne à sucre cuit à haute température — note DIAL.

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