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DIAL 3407

GUATEMALA - D’El Estor à Sepur Zarco. Un voyage sur des territoires marqués par l’impact des entreprises extractives et la mémoire de ceux qui y vivent

Linda Gare

jeudi 27 avril 2017, mis en ligne par Dial, Françoise Couëdel

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Prendre la route d’El Estor à Sepur Zarco, dans le département d’Izabal, à l’est du Guatemala, c’est être directement témoin des destructions en cours, sociales et environnementales, du modèle extractiviste et de l’exploitation intensive des ressources naturelles – terres, sous-sol… Article de Linda Gare publié sur le site du Centre de politiques publiques pour le socialisme (CEPPAS-GT), le 27 février 2017.


Chemins de lutte

Jeudi matin. Les yeux bien ouverts nous montons sur le pick-up. Il démarre et commencent les plantations de palmiers à huile.

Le chemin qui mène jusqu’à Sepur Zarco est le chemin de la lutte pour la terre. À peine avions-nous parcouru quelques kilomètres que sont apparues les plantations de palmiers à huile. Je l’ai signalé à mon compagnon de voyage, tandis que le conducteur disait « Vous n’avez encore rien vu, ceux-ci viennent tout juste d’être plantés ».

Plus loin, un groupe de personnes maya q’eqchi commençait à se réunir en face d’une exploitation agricole. Ils portaient des pancartes, exigeaient que cessent les plantations de palmier à huile et que Abelino Chub Caal soit libéré [1]. Le long de quatre parcelles de terre étaient installés des abris faits de bâches, de sacs de jute et de poteaux, où des familles q’echi ont décidé de vivre pour défendre leur territoire – c’est-à-dire que, tandis que j’écris ces mots et que vous les lisez, il y a des personnes qui défendent au péril de leur vie la terre guatemaltèque.

Nous poursuivons notre chemin dans l’expectative, et voilà que quelque chose d’autre apparaît : la Compagnie guatemaltèque du nickel (CGN) [2]. Le paysage prend une couleur café, commencent à apparaître des montagnes coupées en deux et des camions pleins de terre passent sans arrêt. « Ils descendent le nickel », nous dit le chauffeur. À la hauteur du fleuve Cahabón, ce sont les agents de sécurité, employés par la CGN, qui dirigent la circulation sur un pont public à une seule voie. À ce moment-là, nous nous sommes arrêtés quelques minutes. Notre chauffeur, et guide, nous recommande de ne pas filmer ni prendre de photos.

Il nous demande à nouveau la même chose un peu plus tard sur le chemin.« Ils pourraient nous voir », nous dit-il, et pendant qu’il parle, se succèdent régulièrement les pancartes indiquant « Interdit de passer », « propriété privée », « Entrée interdite ». Il était cependant impossible de ne pas photographier la mer de palmiers à huile plantés au Guatemala de façon systématique et régulière, et qui, comme toute monoculture, portent atteinte aux écosystèmes naturels, déplacent ou éliminent les milliers d’animaux qui vivaient originellement à cet endroit, et rendent indispensable l’usage des pesticides. Si la monoculture n’est pas faite au moins de manière alternée, la terre aussi devient stérile. Ils sont bien loin désormais les paysages boisés dont on se souvient de précédents voyages, quand la faune et la flore guatémaltèques foisonnaient tellement qu’on pouvait parler à bon droit de biodiversité.

Monoculture, criminalisation et exclusion

Ne planter, sur de grandes superficies de terre, qu’une même variété, n’a pas que des conséquences écologiques désastreuses. La monoculture – en plus du palmier à huile nous avons vu sur notre chemin des plantations de canne à sucre et d’hévea – cache aussi une autre réalité historique : la propriété de la terre [3]. Il est difficile d’imaginer que ce sont les paysans qui s’organisent pour planter des hectares et des hectares de palmier à huile. C’est que ce n’est évidemment pas le cas. En réalité les propriétaires de la terre d’Izabal, comme dans d’autres régions du pays, sont de grandes entreprises. Dans la région, il est possible d’identifier, par ses propres panneaux publicitaires, Naturaceites [4], une entreprise avec une longue histoire de travailleurs revendiquant des hausses salariales, comme cela s’est passé il y a peu en août 2016, quand des travailleurs ruraux ont exigé des augmentations [5] et décidé, en ultime recours, d’occuper les bureaux de l’administration.

La propriété de la terre garantit aux familles guatémaltèques la sécurité alimentaire et leur autonomie, elle leur permet, en outre, de perpétuer leur culture et leurs connaissances, héritées des générations antérieures. L’abandon de ce modèle de vie pour devenir salariés, mal payés, et dépendants, ne permet pas une vie digne. Cette lutte, et d’autres, sont celles que mènent les communautés, et c’est dans ce contexte de luttes que la police a arrêté, le 4 février 2017, le défenseur des droits humains, étudiant et facilitateur social de la Fondation Guillermo Torriello, Abelino Chub Caal [6]. Une camarade q’eqchi’, militante pour les droits des femmes et qui a travaillé coude à coude avec Abelino, nous faisait part de sa peine : « C’était lui qui, avec son haut-parleur, animait les marches, comme la Marche pour l’eau… » On accuse Chub Caal d’usurpation aggravée, d’incendie, de pressions, d’association illicite et de rassemblements illicites de personnes armées. Paradoxalement tout ce dont on l’accuse pourrait être imputé à ceux qui l’accusent. Et de nombreuses organisations sociales se sont associées pour exiger sa libération.

Le droit de vivre en paix

Plus loin sur la route, après une heure et demie de voyage, nous avons vu aussi des fleuves asséchés ou déviés de leur cours : l’eau, vitale pour l’existence, et l’une des revendications les plus fortes des communautés en résistance, est utilisée pour arroser les hectares de monoculture. Pour cette raison, nous n’avons pas pu faire traverser le pick-up sur un bac pour arriver à Sepur mais avons dû continuer par un autre chemin, plus long, où nous avons vu que le palmier à huile commençait à pousser aussi naturellement dans les montagnes. Nous sommes arrivés à Sepur Zarco pour connaître et faire connaître la lutte que ses femmes courageuses ont menée il y a un an. Nous sommes passés par le chemin d’Izabal, mais il y en a un autre, par Alta Verapaz, qui traverse une propriété privée où il faut montrer ses papiers pour passer. Cela semble encore normal qu’une entreprise privée relève notre identité, mais c’est une pratique qui met en péril notre sécurité.

Bien qu’il y reste encore beaucoup à raconter, la communauté nous a fait part à plusieurs reprises de son désir pour l’avenir : vivre en paix. Avoir traversé une guerre d’une grande violence et à présent défendre la terre et l’eau, c’est le chemin que les femmes de Sepur ont dû parcourir. Exiger qu’à l’avenir, leurs filles et leurs fils, leurs petites filles et petits fils puissent avoir une terre où vivre dignement, c’est la moindre des choses que ce pays peut faire pour elles.

Après avoir beaucoup observé et appris, nous prenons le chemin du retour, les yeux toujours bien ouverts, qui aperçoivent le vert sombre des palmiers et leurs fruits rouges, rouges comme le sang, les enfants au travail dans les champs de canne à sucre et les lits de pierres des cours d’eau asséchés. Les agents de sécurité avaient cessé de contrôler la circulation au niveau du pont, jusqu’au lendemain, la montagne était toujours coupée en deux, couleur café. Le piquet des manifestants n’était plus là, mais les abris eux y étaient toujours. La nuit tombait et nous nous disions : tout cela, ce n’était que le chemin d’El Estor à Sepur, combien d’autres luttes ignorons-nous ?


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