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DIAL 3436

BRÉSIL - Décès du Frère Henri : le christianisme libérateur s’en trouve amoindri

Leonardo Sakamoto

dimanche 24 décembre 2017, mis en ligne par Dial

Henri Burin des Roziers [1] s’est éteint le 26 novembre à Paris. Il avait 87 ans. Ce texte de Léonardo Sakamoto [2], journaliste, directeur de l’ONG Repórter Brasil et conseiller du Fonds des Nations unies sur les formes contemporaines d’esclavage, lui rend hommage. Il a été publié sur le blog de l’auteur le 26 novembre 2017.


Le Frère Henri des Roziers est mort dimanche 26 novembre dans l’après-midi à Paris, où il était né il y a 87 ans. Avocat de formation et dominicain par vocation, il était devenu l’un des plus grands défenseurs des droits des travailleurs ruraux et des paysans dans la région de la frontière agricole [3] de l’Amazonie brésilienne.

Cet homme maigre, à la parole calme et au pas mesuré était devenu un exemple pour l’accueil des victimes du combat contre le travail esclave et la dénonciation de ce type de crime devant la justice et le monde. Il était aussi l’un des principaux acteurs de la lutte pour la réforme agraire, contre l’impunité des riches propriétaires terriens et pour la fin des pratiques arbitraires de la police.

La disparition d’Henri de mort naturelle, et non pas provoquée par l’un de ceux qui souhaitaient sa mort, est une victoire malgré le vide que ressentent tous ses amis auxquels je m’enorgueillis d’appartenir. Car aucune des nombreuses menaces qu’il reçut, ni aucune des tentatives d’assassinat contre lui ne purent l’empêcher de continuer son travail.

Henri a quitté la vie du fait d’une aggravation de son état de santé – il avait été victime d’accidents cérébro-vasculaires et souffrait d’une myopathie congénitale qui Parálysait ses muscles. C’est une humiliante défaite pour la kyrielle de grileiros [4], d’exploitants forestiers illégaux, d’esclavagistes et de grands propriétaires terriens sans scrupules du Pará et du Tocantins qui avaient programmé sa mort.

Cependant on ne peut y voir une victoire de notre fragile démocratie. Car il a échappé à la mort violente malgré l’incapacité de l’État brésilien à protéger la vie des défenseurs des droits humains dans une région où le sang coule régulièrement.

En choisissant de lutter aux côtés du peuple, Henri, descendant d’une famille aristocratique française, dérangeait beaucoup de monde. Il contribua à ce que l’Amazonie soit moins injuste pour ceux qui y vivent.

Diplômé en droit, docteur en Droit comparé de l’Université de Cambridge, Henri fut ordonné prêtre en 1963, cinq ans avant de participer aux manifestations des étudiants et des travailleurs de mai 1968 dans les rues de la capitale française. Il vint au Brésil en décembre 1978, quatre ans après que le Frère Tito [5] s’est suicidé pendant son exil en France, sous l’effet des tortures que lui avaient infligées le Commissaire de Police Sergio Paránhos Fleury.

« Je suis arrivé au Brésil à la fin de l’année 1978. En 1979 je suis venu ici [6] en accompagnant un agent de la pastorale dans la région dite le Bec de Perroquet [au nord de l’actuel État de Tocantins]. C’est une terre sans loi. Les petits cultivateurs, totalement opprimés, n’étaient pas du tout organisés. Ils voulaient m’expulser du pays. »

Pendant des années, Henri fut l’unique conseiller juridique des travailleurs de cette région dont la violence trouve son origine dans l’histoire. Pendant la dictature militaire le gouvernement fédéral a subventionné des entreprises pour qu’elles s’installent en Amazonie, fournissant également infrastructures et sécurité pour leurs investissements. Ceci fut fait sans établir de règles organisant la répartition des terres, ni installer des services de base qui auraient garanti les mêmes droits d’occupation aux petits colons et cultivateurs. L’Amazonie devint ainsi une région ouverte aux intérêts des grands investissements et des grands domaines agricoles, dans laquelle le pouvoir économique fait la loi. Entre 1971 et 2006 on a enregistré dans l’État du Pará 814 assassinats en milieu rural dont la grande majorité n’a toujours pas été élucidée.

Le Frère Henri des Roziers dût vivre sous protection policière 24 heures sur 24. Le 18 octobre 2007, la Police militaire de la commune de Xinguara, dans le sud de l’État du Pará, fut informée que des tueurs à gages avaient passé un contrat pour l’assassiner pour 50 000 réaux [7].

En 1990, Henri avait prévu de partir en Amérique centrale afin d’y entreprendre le même travail que celui qu’il faisait en Amazonie. Mais finalement il s’établit dans la commune de Rio Maria (État du Pará) afin d’aider le Père Ricardo Rezende après l’assassinat par balles d’Expedito Ribeiro de Souza, Président du Syndicat des travailleurs ruraux de Rio Maria.

« Henri fait partie de ces personnages singuliers, uniques, dont la vie est marquée par l’engagement auprès des plus pauvres. Il s’est engagé pour la protection des émigrés dans la France des années 1960 et, pendant 35 ans il s’est battu pour les paysans et les travailleurs dans une région où l’on tuait et réduisait en esclavage », se rappelle Ricardo Rezende.

Durant l’une de nos conversations il m’avait parlé de cette époque : « Nous avons accompagné par exemple toute l’enquête, le procès et le jugement des assassins des syndicalistes de la région de Rio Maria dans les années 1980 et 1990. Les grands propriétaires avaient décidé d’en finir avec le syndicat des travailleurs de Rio Maria et ils assassinèrent plusieurs de ses présidents. À cette époque c’était l’un des syndicats les plus actifs de la région. Le premier président fut assassiné en 1985. En 1990 ce fut le tour d’un des leaders et de ses deux fils, qui faisaient aussi partie du syndicat, le troisième fut blessé. Un directeur fut assassiné en 1990 puis son successeur en 1991 et d’autres personnes furent blessées par balles. Je me suis déplacé de la région du Bec de Perroquet pour venir ici [Xinguara] afin d’aider à l’élucidation de ces crimes. Cela nous a donné beaucoup de travail mais nous sommes arrivés à ce que tous les tueurs à gages soient jugés. Plusieurs furent condamnés. Tous se sont enfuis ».

La théologie de la Libération, courant de l’Église catholique pour lequel l’âme ne sera libre que si le corps l’est aussi, a été une épine dans le pied de ceux qui, partout dans le monde, s’enrichissent en exploitant leurs semblables. Concrètement, les religieux catholiques qui s’en réclament mettent en pratique une foi que beaucoup ne voudraient pas qu’elle sorte du livre sacré du christianisme. Rien ne l’exprime mieux que cette citation attribuée à Dom Hélder Camara, archevêque d’Olinda et Recife, aujourd’hui décédé, qui lutta contre la dictature et fut toujours aux côtés des plus pauvres : « Si je parle de ceux qui ont faim, on me traite de chrétien mais si je parle des causes de la faim on me traite de communiste ».

Henri reçut de nombreux prix parmi lesquels la médaille de Chevalier de la Légion d’honneur de l’État français en 1994. Après deux AVC, il fut transféré à contrecœur dans une clinique privée de São Paulo. Je me souviens du désagrément qu’il éprouvait d’être là. Il trouvait qu’il était trop gâté et voulait aller dans le même hôpital que celui qu’utilisaient les gens avec lesquels il vivait chaque jour. Non par populisme ou pour prouver quoi que ce soit, il n’en avait pas besoin, mais parce qu’il sentait que sa place n’était pas ici.

En 2013, très affaibli par la maladie, Henri reparti vers sa terre natale et demeurera au couvent Saint-Jacques jusqu’à sa mort.

Le Frère Xavier Plassat, français comme Henri, coordonne la campagne nationale de la Commission pastorale de la terre contre le travail esclave et vit depuis des décennies au Brésil. C’est lui qui m’a appris sa mort. Il me confia : « Le maître à penser d’Henri était Bartolomé de Las Casas, dominicain qui vécut au XVIe siècle, défenseur des Indiens réduits en esclavage. Il avait pour lui une passion à toute épreuve, infatigable et efficace. Passion et compassion. C’est quelqu’un qui savait pleurer d’indignation et, sans crainte, dénoncer les puissants. Je retrouve en lui le Dieu du chant du Magnificat : “Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de bien des affamés, renvoie les riches les mains vides”. C’est Henri qui m’a fait venir ici au Brésil. Je t’en remercierai toujours, Henri mon frère ».

En recevant le prix international des droits de l’homme Ludovic-Trarieux en 2005 – prix que reçut également Nelson Mandela – il déclara : « Dans ce monde globalisé où nous vivons dans la folie de la consommation, dans ce monde d’injustice et d’inégalité, de destruction de la création et donc de la vie, il est essentiel que nous reprenions conscience des valeurs fondamentales de l’existence, de la diversité, de la solidarité, de la relation avec la nature et d’une autre relation entre Nord et Sud, afin de poser les bases de l’espoir qu’un autre monde est possible et de nous motiver pour le construire. »

Quelqu’un comme lui ne meurt pas. Je n’ai pas la même foi qu’Henri, mais je crois qu’il a bien atteint, lui, l’immortalité. Il vivra pour toujours comme l’un des plus beaux chapitres de l’histoire brésilienne.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3436.
- Traduction de Jean-Luc Pelletier.
- Source (portugais) : Blog do Sakamoto, 26 novembre 2017.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial) et l’adresse internet de l’article.

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[3Région où l’agriculture et l’élevage prennent la place de la forêt – NdT.

[4Individus s’appropriant de terres grâce à de fausses écritures – NdT.

[5DIAL 2318 - « BRÉSIL - Il y a 25 ans Tito de Alencar lima nous quittait », 3172 - « Soigner, témoigner » – note DIAL.

[6En Amazonie – NdT.

[71 euro = 3,9 réaux en décembre 2017 – NdT

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