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ÉTATS-UNIS - Uber et Lyft conduisent leurs chauffeurs à la pauvreté et au désespoir

Amy Goodman et Denis Moynihan

jeudi 5 avril 2018, mis en ligne par Dial

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8 février 2018.

Lundi dernier, aux premières heures de la journée, Douglas Schifter, chauffeur de taxi et de limousine professionnel de New York, effectue sa dernière course sur le chemin de Lower Manhattan. Quelques heures plus tôt, il a posté sur Facebook un message accusant les autorités de laisser des sociétés de transport en ligne comme Uber et Lyft démanteler l’industrie du taxi dans la ville et de l’entraîner, lui et des milliers d’autres chauffeurs, dans la misère. Dans la berline noire de location qu’il a garée devant City Hall, il met fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête.

« Face au grand nombre de voitures en service, avec des chauffeurs qui se débattent désespérément pour nourrir leur famille », écrit Shifter, « [les entreprises] pratiquent des tarifs inférieurs à leurs coûts d’exploitation et poussent les professionnels comme moi à quitter le métier. Elles comptent chaque sou et on se retrouve sans abri et la faim au ventre dans les rues où on roulait. Je refuse de travailler pour rien comme un esclave. Je préfère mourir. »

La plupart des grandes villes possèdent depuis longtemps un système de taxis réglementé, qui limite le nombre de taxis autorisés et impose un strict respect des normes de sécurité et d’assurance. Uber et Lyft, principales sociétés de transport en ligne (véhicules de transport avec chauffeur, ou VTC) ont réussi à contourner la loi et inondent les rues de leurs véhicules.

Bhairavi Desai, directrice générale de l’Alliance des travailleurs du taxi de New York, syndicat à but non lucratif qui compte plus de 19 000 adhérents, a déclaré lors d’une entrevue avec Democracy Now ! : « Avant, on comptait seulement environ 13 000 taxis jaunes plus 40 000 véhicules de livrée et voitures noires au total. Aujourd’hui, on dépasse 130 000. Personne ne peut gagner sa vie. »

Dans un nouveau rapport rédigé par le Projet de loi nationale sur l’emploi et le Partenariat pour les familles de travailleurs, intitulé « Intromission d’Uber dans les affaires d’État : comment les sociétés internet de transport achètent, intimident et trompent pour faire avancer la déréglementation », on peut lire ce qui suit : « Les entreprises de VTC, notamment Uber et Lyft, ont poussé les législateurs de la grande majorité des États à annuler et remplacer les réglementations locales et à dépouiller les chauffeurs de leurs droits. La rapidité et la grande efficacité avec laquelle l’industrie a usé de cette stratégie, appelée intromission dans les affaires d’État (ou préemption), sont sans précédent. » Les auteurs comparent les tactiques de lobbying employées par Uber et Lyft à celles des lobbies du tabac et des armes à feu, et ils ont recensé 41 États où ce travail de pression virulent a eu pour effet d’affaiblir ou d’annuler le droit, pour les villes, de réglementer les entreprises de transport en ligne.

Et Bhairavi Desai d’ajouter : « C’est une course à l’abîme. En 2016, Uber et Lyft ont dépensé à elles deux dans les actions de lobbying davantage qu’Amazon, Walmart et Microsoft réunies. Elles se servent de leur pouvoir politique pour faire adopter des lois de déréglementation. La plupart de leurs lobbyistes, d’ailleurs, sont issus du Parti démocrate. Beaucoup sont sortis directement de la Maison blanche sous Obama pour aller travailler chez Uber. »

La mort de Douglas Schifter a été précédée d’un autre suicide, quelques semaines plus tôt. Le 20 décembre, Danilo Corporan Castillo s’est tué en se jetant d’un immeuble à la suite d’une audience tenue par la Commission des taxis et limousines de la Ville de New York (TLC) au cours de laquelle celle-ci l’avait menacé de lui retirer sa licence. C’est au dos de la citation à comparaître qu’il a annoncé son intention de se donner la mort.

En avril dernier, Bhairavi Desai a témoigné devant la TLC, acronyme pour le moins curieux s’agissant d’une commission connue non pas pour « sa tendresse, ses largesses ni sa compassion » à l’égard des chauffeurs de taxi de la ville mais pour les amendes draconiennes qu’elle leur inflige très souvent à la suite d’infractions mineures. Mme Desai a ainsi déclaré : « D’un côté je suis anéantie, de l’autre cela me met hors de moi. En 21 ans de militantisme dans ce secteur d’activité, je n’ai jamais vu de gens en telle situation de crise : faillites, saisies, avis d’expulsion. Aujourd’hui je reçois des appels de personnes qui veulent des renseignements sur les services d’aide aux sans-abri, les centres d’appels pour la prévention du suicide… Nous sommes devant une grave crise humanitaire causée par les difficultés financières que connaît cette industrie. »

Bhairavi Desai plaide pour une limitation du nombre de taxis autorisés et autres véhicules de transport privé, pour l’utilisation de taximètres dans toutes les sociétés de transport en voiture afin de garantir aux chauffeurs un salaire décent ainsi que l’accès aux prestations sociales, notamment aux soins de santé. Par ailleurs, les acteurs du Projet de loi nationale sur l’emploi et de l’Association pour les familles de travailleurs demandent aux autorités des États de cesser de faire les quatre volontés d’Uber et de Lyft.

Dans son dernier message posté sur Facebook, Douglas Schifter écrit : « Le but de la vie est d’apprendre, d’enseigner et d’aimer. » En plus de faire le taxi durant une quarantaine d’années, il s’est imposé comme un chroniqueur prolifique pour le magazine des chauffeurs de limousine Black Car News. « Je ne sais comment marquer les esprits autrement qu’en exposant en public une affaire éminemment privée », ajoute-t-il. « Avec le sacrifice auquel je me livre aujourd’hui aux yeux de tous, j’espère que l’on prêtera un minimum d’attention au sort des chauffeurs, que les gens se porteront à leur secours et que je n’aurai pas agi en vain. »


Amy Goodman et Denis Moynihan sont journalistes à Democracy Now !

Traduction de Gilles Renaud.

Source (anglais) : https://www.democracynow.org/2018/2/8/uber_and_lyft_driving_drivers_into

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