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DIAL 2789

PARAGUAY - Le modèle indigène : Que nous ont donné et que nous donnent les indigènes ?

Bartomeu Meliá

mardi 1er mars 2005, mis en ligne par Dial

Quand on connaît la richesse humaine des peuples indigènes, la question n’est pas de savoir en quoi et comment nous pouvons les aider, mais de découvrir ce qu’ils nous ont donné et peuvent encore nous donner. Après avoir rappelé l’histoire de l’exclusion dont ils ont fait l’objet dans la société paraguayenne, l’auteur indique quelques-unes des grandes caractéristiques de leur façon de vivre ensemble, de penser, de créer. Article de Bartomeu Meliá, sj, paru dans la revue Acción (Paraguay), décembre 2004.


C’est l’histoire du Paraguay, l’histoire que nous lui faisons à notre mesure, un enchevêtrement de faits curieux dont nous comprenons difficilement la logique et le sens.

Dans l’imaginaire et le ressenti d’un grand nombre d’entre nous, les populations indigènes sont des peuples primitifs divisés aujourd’hui en groupes et tribus, séparés de la communauté et formant un ensemble à part. Ces tribus aujourd’hui représentent (c’est ce qui se dit) une charge pour la nation et une gêne qui retarde encore notre marche vers le progrès. Les personnes qui vivent près d’elles, ceux qui ont envahi et sont allés occuper des espaces qui leur appartenaient, ont eu habituellement pour tactique de se débarrasser d’eux, en les éliminant ou les poussant vers des lieux éloignés. Aussi, étrangers sur leur propre terre, les indigènes vivent-ils cachés dans des zones inhospitalières et peu accessibles, mais d’où ils doivent sortir pour chercher la survie que leur petit territoire appauvri, devenu une prison, ne leur donne plus. Les lieux de travail ont été pour eux des lieux de mort, de dégradation et d’oubli de leur être propre. Les ports d’exportation de tanin du Haut Paraguay, où sont partis les Toba et les Maskoy, les Sanapaná et les Angaité, ont été le cimetière de leurs corps et la tombe de leurs cultures. Les résultats sont sous nos yeux.

Déjà en 1972, quand je présentais le livre de Miguel Chase-Sardi, La situación actual de los indigenas en el Paraguay (La situation actuelle des indigènes au Paraguay), je disais que « après 5 siècles de colonisation, les indiens n’ont pas reçu un seul bénéfice de la société qui les a envahis, et ne le recevront plus. Quelques-uns d’entre eux pourront avec beaucoup de chance mourir dignement, en sachant encore qui ils sont ». Ces 30 dernières années, les histoires de domination, d’usurpation des terres, de mauvais traitements physiques et moraux, voire d’extermination, n’ont pas cessé. Avec la circonstance aggravante que la plupart de ces injustices se sont passées « sous le manteau », dans la clandestinité et avec la complicité de la société nationale. Mais ce n’est pas de cette question que nous allons traiter. Nous autres « Blancs » - rouges de colère et verts de rage - avons créé le problème indigène ; eux, les Indiens, dans leur générosité, nous donnent des solutions.

Nous savons vivre

Je me rappelle qu’en 1992, un indigène mexicain disait : « Nous n’allons pas passer notre temps à nous plaindre et à pleurer nos morts ; dorénavant, nous allons montrer que nous avons des raisons de vivre, que nous savons vivre et nous vivrons. »

De fait, selon le dernier recensement de 2002, la population indigène du Paraguay est en augmentation. C’est une bonne nouvelle, pleine d’espérance.

De toutes façons, il y a des personnes même bien intentionnées qui, en voyant l’état de délabrement et de misère où se trouvent les indigènes, se demandent comment et en quoi nous pouvons les aider. Il faut retourner la question ; que nous ont donné les indigènes et que peuvent-ils nous donner ?

Comment vais-je me sortir de ce bourbier marécageux où semble-t-il je me suis enfoncé, doit se demander le lecteur qui m’a suivi jusqu’ici, et je devine sur son visage un demi-sourire malicieux et sceptique.

La véritable histoire

En tout premier lieu, par leur simple présence, les indigènes nous mettent sous les yeux notre propre histoire, au cas où nous l’aurions oubliée, et qui nous sommes, nous les autres personnes arrivées ici depuis plus ou moins longtemps.

Nouveaux venus sur une terre qui ne nous appartenait pas, nous y avons été acceptés, et aussitôt nous nous en sommes emparé. L’occupation du Paraguay, non seulement au temps de la colonisation, mais au 20e siècle et plus spécifiquement après la guerre du Chaco [1] est une usurpation sans un seul traité ou contrat de vente entre propriétaires. Le fait que ce soit l’Etat qui se soit attribué la propriété des territoires indigènes pour les vendre à des tiers, ne lui donne aucune légitimité juridique ni le droit en vigueur non plus. La plupart des terres vendues et revendues devront être réexaminées un jour dans un véritable et authentique Etat de droit.
Les indigènes, par leur seule présence, nous obligent à revoir toute la carte des propriétés, spécialement celles du Chaco. Et c’est là une des raisons de l’opposition systématique de leurs occupants actuels qui empêchent la mise en place d’un cadastre détaillé et transparent. Le PRODECHACO, agence financée par l’Union européenne, n’a pas pu avancer dans cette tâche-là, qui était cependant la première condition de son travail et sa justification. Temps et argent perdus.

Les indigènes, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les paysans déshérités, sont un fait vivant et visible qui exige la réorganisation du territoire et la justice agraire. Les occupations, telles qu’elles ont eu lieu, ne peuvent être acquises définitivement en faveur de l’usurpateur. Toute histoire qui ne reconnaîtra pas ce fait est contraire à la vérité. C’est la possibilité de comprendre d’une autre façon notre histoire que nous offrent les indigènes. Sans cela, nous ne pourrons jamais nous comprendre nous-mêmes.

Un sens différent de la vie

Quand on a eu le privilège de participer à la vie quotidienne d’une communauté indigène, ce qu’on remarque en tout premier lieu, c’est une toute autre façon de vivre qui s’y développe, où dominent la joie, la liberté, la modération, la tranquillité et la paix. Il y a des moments d’émotion et de fête, mais pas de trouble ni de désordre. Il n’y a pas de pauvres. Contrairement à ce qu’on raconte, il n’y a même pas de « chefs ». Sociétés sans Etat, ces communautés s’organisent sur des liens de parenté et de vie communautaire. On me demandera sans doute où j’ai trouvé cette idée. Dans les communautés et villages du Paraguay, du Brésil, de Bolivie et d’Argentine, et aussi du Mexique et du Guatemala, où j’ai pu séjourner. La société occidentale, en aucun cas, ne peut apporter aux peuples indigènes quoi que ce soit qui puisse être mieux que ce qu’ils avaient déjà. Ils n’étaient pas parfaits, certes ; le mal et même le crime existaient chez eux, mais la correction et la justice étaient plus rapides et plus efficaces que celles que nous offre notre propre système judiciaire. Ils ont beaucoup moins de corruption et ils n’ont pas de prisons. Personne, bien sûr, n’est obligé de croire ces affirmations. L’idée du « bon sauvage » est une création idéologique de Rousseau, penseur français du XVIIIe siècle, mais que les données anthropologiques ne contredisent pas entièrement.

L’organisation de la vie sociale indigène attire et fascine, car elle a des fondements scientifiques. Et si elle n’attire pas davantage, c’est parce qu’elle est méconnue et se tient cachée.

Mais où pourrions-nous bien aboutir si nous suivions les indigènes ? A des formes de vie moins traumatisantes et moins injustes que celles qui oppriment la plus grande partie de notre société, avec ses besoins fondamentaux insatisfaits. Il n’a jamais été possible de démontrer que la vie moderne, dans son ensemble, ait dépassé la qualité de vie des sociétés indigènes. Pour les indigènes eux mêmes, leur âge d’or est l’époque antérieure à celle du contact avec nous autres, les « Blancs » ou les « moustachus », comme disent les Mbyá.

Est-ce que nos pouvoirs judiciaires et législatifs, au siècle dernier, ont réussi concrètement à faire améliorer les conditions de vie de notre société, malgré le prix fort - le prix du sang - que nous avons payé en échange ?

Y compris, pour ce temps de vide culturel et de globalisation uniforme, qui nous est tombé dessus, les indigènes sont un exemple de la faculté de vivre dans l’adversité et de la capacité de résister. Serons-nous toujours capables de vivre dans la tiédeur résignée de voir s’échapper de nos mains le fleuve de notre futur ?

La poésie et l’art

Après tout ce que je viens d’écrire et qui doit apparaître à plus d’un comme l’éloge de la folie, abordons un domaine plus sensé et plus acceptable : celui de l’art et de la poésie. C’est en effet dans la poésie et l’art que nous avons le moins de difficulté à reconnaître les apports indigènes.

C’est un chapitre des biens indigènes que nous n’avons pas de mal à accepter avec plaisir. Le pourquoi de cette acceptation, chacun pourra le trouver au plus profond de son être intérieur.

La littérature indigène - en particulier celle des Guaranis, dont , d’une certaine façon, nous nous sentons plus proches -, est une source d’émotion et d’humanité profonde quand nous pouvons la partager, ne serait-ce qu’à travers les livres de León Cadogan, de Carlos Martínez Gamba ou de Miguel Chase-Sardi, et les 12 volumes qui réunissent la poésie, les récits et la pensée des Avá Guaraní [2].

Il y a des textes qui nous restent hermétiques parce que nous n’en comprenons pas la langue, mais qui suscitent notre admiration lorsque nous voyons et touchons leur existence matérielle ; ce sont les livres qui constituent la littérature de Nivaclé, publiés par le père José Seelwische, ou les différents volumes publiés par l’indigène enlhet Ernesto Unruh et son fils adoptif Hannes Kalisch. La littérature créole du Paraguay a beaucoup à apprendre de ces travaux qui prouvent que les indigènes sont en train de mettre à profit une technique extérieure comme l’écriture avec des résultats tout aussi ou plus étonnants que la culture paysanne.

Ticio Escobar nous a transmis cette beauté des autres, non seulement dans l’art et dans les considérations esthétiques, mais aussi avec des textes de la mythologie et de la pensée des Chamacoco [3]. Les modes de vie indigène apparaissent continuellement dans les pages du Suplemento antropologico de l’Université catholique, pour qui voudra s’y référer.

Les indigènes de Nouvelle Guinée, par le biais de Margaret Mead, ont bouleversé le système éducatif des Américains du Nord, qui est devenu plus humain en étant plus respectueux des enfants et en permettant une plus grande participation dans le processus. Si le système éducatif du Paraguay avait tenu compte des enseignements indigènes dans sa Réforme, il est probable qu’il serait arrivé beaucoup plus loin [4].

Mais qui écoute ces voix, cette poésie, ces récits qui présentent une autre compréhension du monde, et une façon plus rationnelle de traiter la nature ? La science est chez nous et nous la cherchons de l’autre côté de la mer.

En réalité ce sont les indigènes qui nous donnent davantage si on considère ce que nous leur donnons en échange : pas grand chose ou rien.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2789.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Acción (Paraguay), décembre 2004.

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[11932-1935 entre la Bolivie et le Paraguay.

[2En français voir comme exemple l’édition trilingue guarani, espagnol et français : Ruben Bareiro Saguier et Carlos Villagra Marsal, Poésie guarani, Editions Patiño, Paris, 2000.

[3En français voir Ticio Escobar, Philippe Soller et autres, Baroque du Paraguay, Hoëbeke, Paris, 1995.

[4Après la chute de la dictature –1954-1989 – le Paraguay s’est doté en 1992 d’une nouvelle Constitution, où le guarani est reconnu langue officielle au même titre que l’espagnol, cas unique en Amérique latine. Une reforme éducative s’est mise en place afin que l’enseignement se fasse dans les deux langues.

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