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DIAL 2775

PARAGUAY - Enfants dans la rue

Marina Portillo-Méndez

dimanche 16 janvier 2005, mis en ligne par Dial

Entretien de Marina Portillo-Méndez avec des enfants « dans la rue » à Asunción (Paraguay). Nous avons maintenu intégralement les citations d’enfants et résumé le texte de présentation et les commentaires. Texte paru dans Acción (Paraguay), août 2003.


Le 11 juillet 2003, je sortis du bureau pour aller à la rencontre de quelques enfants qui travaillent dans la rue. Chemin faisant, il me vint à l’esprit de descendre à la place, il était environ 14 heures 15. A ce moment-là, je vois plusieurs enfants, les uns jouant, les autres lavant des voitures, d’autres cirant les chaussures. Je m’approchai de l’un d’eux et je lui demandai s’il serait possible de parler avec lui et, sans difficulté, il me répondit oui. Il m’emmena dans sa maison de bois et de carton qui se trouve sur le trottoir de la place (en face de la cathédrale métropolitaine d’Asunción). J’invitai Silvino à prendre des glaces et à bien parler. Sa mère, sans savoir qui j’étais, me confia son fils sans aucun problème.

Déjà chez le glacier, Silvino commença par me dire son nom et à parler de sa famille : « Mon nom est Silvino Carissimo, ma petite sœur se nomme Maria de los Angeles et maman s’appelle Seferina. Ma maman dit que mon papa se trouve à la campagne, mais je ne le connais pas. Il y a un monsieur qui s’appelle Mario qui frappe parfois maman sur la figure parce qu’il ne veut pas que ma maman parle avec ses autres amis. »
Lorsqu’il eut terminé de prendre sa glace, je lui dis : maintenant, Silvino, nous allons parler des choses qui ne vont pas bien dans la vie des enfants du Paraguay, nous allons parler surtout des enfants que tu connais, ici dans la Chacarita.

Au fur et à mesure qu’il me répondait, on voyait de la tristesse et de l’insécurité dans ses yeux qui, à certains moments, se remplirent de larmes. Il dit : « Bon, je sors dans la rue pour cirer les chaussures et on me donne ‘un petit mille’ pour cela [1], mais je ne travaille pas beaucoup, parce que je ne sais pas travailler… je ne vais pas à l’école, parce que je n’ai pas d’acte de naissance ; bon, oui j’en avais, mais les souris l’ont mangé. ».

Avec le mot souris un éclat de rire m’échappa et lui, bien sûr, se mit à rire avec l’aisance d’un enfant et cela permit d’effacer la distance entre Silvino et moi. Ensuite, nous avons pu converser comme si nous nous connaissions depuis longtemps.

« Ici, avec les gamins, nous nous battons entre nous, nous nous défions et nous nous frappons les uns les autres, bon, ce qui se passe c’est que certains sont très susceptibles. Ici, parfois, les gamins sortent dans la rue pour voler les sacs à mains des dames et ensuite arrivent les policiers pour les frapper et les emmener à la prison, dans la camionnette. Mais les gamins ne veulent pas y aller et font de la résistance aux policiers, mais eux les emmènent quand même. Ouais, les gamins volent parce qu’ils veulent de l’argent pour manger. »

« Ma maman ne paie ni la lumière ni l’eau car nous utilisons la lumière de la rue, et nous prenons l’eau du robinet de la rue qui descend vers le bas, jusqu’au fleuve. Ma maman se trouve souvent sans argent, mais elle me dit que si je vais à l’école elle trouvera de l’argent pour m’acheter des choses. Ben, maman sort dans la rue et demande des sous aux gens pour la nourriture et les gens lui en donnent. Mais aujourd’hui maman n’a pas mangé parce qu’elle n’avait rien. Moi, aujourd’hui j’ai mangé du cocido [2]. » (Silvino).

Le 12 juillet, je revins pour un deuxième entretien avec d’autres enfants. Karina Paola (3e année de primaire) et José Adrián (5e année) sont cousins, tous deux ont 10 ans et vont à l’école San Cayetano de Fe y Alegria (Banado Sur). Ils travaillent avec leur grand-mère devant le Copaco, et vendent de petites marchandises.

Je leur parlai de la revue Acción et je leur expliquai le motif de l’entretien. Tous deux parurent contents et disposés à s’exprimer.
« Beaucoup d’enfants que je connais ont des problèmes avec leurs parents parce qu’ils les frappent beaucoup, parfois ils les frappent trop fort et mal. Ils les frappent avec des cables ou des ceintures. » (Karina)

« … Il y a des papas qui font agenouiller leurs enfants sur du gros sel. Il y a des mamans qui n’aiment pas leurs petits, les mettent dehors parce qu’elles préfèrent rester avec leurs maris plutôt qu’avec leurs enfants. Cela se voit à la télé. » (Adrián)

« … Bon, les papas frappent leurs enfants parce que ceux-ci ne font pas ce qu’ils disent, et ils les battent parce que les enfants ont moins de force qu’eux. » (Karina)

« … Les enfants, on doit les aimer et ne pas se moquer d’eux ; on doit les respecter et ne pas se servir d’eux parce qu’ils sont plus petits. Les enfants, on peut les gronder mais non les frapper. » (Adrián)

« Il y a beaucoup d’enfants qui ne mangent pas bien ou ne mangent presque pas. J’ai des camarades qui viennent à l’école sans déjeuner. Et ben, ils ne mangent pas parce que, parfois, ils sont abandonnés par leurs parents ou, parfois, leurs parents ne veulent pas les nourrir. Et souvent, ils n’ont pas de quoi manger parce que les parents n’ont pas d’argent pour acheter de la nourriture. Et quand les parents n’ont pas d’argent, beaucoup d’enfants sortent travailler dans la rue et rapportent de l’argent à leur maman. » (Karina)

« Les enfants qui vont travailler dans les rues se sentent mal car les camions les renversent, les grandes personnes les maltraitent et les plus jeunes peuvent aussi se faire voler. » (Karina)

« Beaucoup d’enfants que je connais ne vont pas à l’école parce que parfois les papas ne veulent pas les y envoyer à cause des nombreuses dépenses, et parfois aussi les papas n’ont pas d’argent parce qu’ils ne travaillent pas. » (Adrián)

« … Bon, il y a des papas qui ne veulent pas travailler, un point c’est tout , il y en a d’autres qui ne cherchent pas de travail, et il y a des papas qui recherchent du travail et n’en trouvent pas parce qu’il n’y en a pas. » (Karina)

« Le président de notre pays devrait ordonner la construction de nouvelles usines pour donner du travail à tous les papas qui ne travaillent pas. » (Adrián)

« Les enfants qui n’étudient pas vont devenir des ânes, parce qu’ils ne sauront rien, ils ne sauront pas lire et les autres vont se moquer d’eux. Et lorsqu’ils seront grands, personne ne leur donnera du travail car ils ne sauront rien faire. »

« … Dans mon école, on nous enseigne que, dans la Constitution, il est dit que tous les enfants du Paraguay ont un droit à étudier et à être en bonne santé. Mais cela ne se réalise pas parce que beaucoup d’enfants sont malades et ne font pas d’études. » (Adrián)

Ce qui est surprenant, c’est de constater que dans notre société paraguayenne (en plein XXIe siècle) nous avons décidé de poursuivre la tradition millénaire des enfants abandonnés à leur sort, des enfants sans éducation, au lieu d’employer toute notre sagesse et tout notre potentiel technique et économique afin d’éradiquer des maux aussi douloureux que l’abandon, la maladie et l’ignorance des petits. Peut-être que cette maladie n’a pas encore atteint sa « phase terminale », comme dans d’autres pays, cependant un enfant mal nourri, un enfant non scolarisé, voilà un cri qui signifie que quelque chose va mal dans notre société, et que ce quelque chose doit être résolu.


  • Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2775.
  • Traduction Dial.
  • Source (espagnol) : Acción (Paraguay), août 2004.

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[1C’est-à-dire 1 000 guaranis, monnaie paraguayenne, somme équivalent à 0,13 euro.

[2Breuvage préparé avec de l’eau, du maté et du sucre.

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