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DIAL 2779

AMÉRIQUE CENTRALE - Des enfants enlevés lors des guerres civiles en El Salvador et au Guatemala sont aujourd’hui des adultes. Que sont-ils devenus ?

Dina Coloma

dimanche 16 janvier 2005, mis en ligne par Dial

Article de Dina Coloma, chercheuse auprès d’Amnesty International, daté du 18 novembre 2004, destiné au site news.amnesty (Index AI : AMR 02/001/2004).


Imaginez que votre pays soit en guerre ; imaginez que vous êtes un enfant. Imaginez que votre famille soit chaque jour confrontée à des violations des droits humains ; imaginez que vous êtes emmené loin de vos parents, de vos frères et sœurs par ceux qui ont promis de vous protéger – imaginez que vous ne revoyiez jamais votre famille.

Difficile d’imaginer cela ? Alors pensez à la réalité vécue par des centaines d’enfants, aujourd’hui jeunes adultes, au Guatemala et au Salvador.

Au Guatemala, entre 1978 et 1984, des milliers d’enfants ont « disparu ». Beaucoup ont été emmenés dans des camps militaires et on n’a plus jamais entendu parler d’eux. D’autres ont pu s’échapper vers des pays voisins et quelques-uns ont été placés dans des orphelinats où l’on ne parlait pas leur langue maternelle. Leurs noms ont été changés et une nouvelle existence a commencé pour eux.

Au Salvador, entre 1980 et 1991, des centaines d’enfants ont été assassinés lors des massacres perpétrés par les forces armées ; d’autres ont été emmenés après l’assassinat de leurs parents ou après s’être retrouvés séparés de leurs familles lors d’attaques armées menées contre leurs villages. Certains ont été emmenés vers des orphelinats ; d’autres ont été donnés pour adoption en El Salvador ou à l’étranger, notamment aux Etats-Unis, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni.

Tous ont encore besoin de soutien pour arriver à guérir leurs blessures, comprendre le passé et attendre que justice leur soit rendue pour leurs souffrances et leurs pertes. C’est une responsabilité qui incombe aux autorités de chaque pays, pas seulement aux familles elles-mêmes. Les familles ont fait ce qu’elles ont pu jusqu’à présent ; elles ont besoin de soutien pour continuer à aller de l’avant.

Presque vingt ans plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer certains de ces enfants – aujourd’hui jeunes adultes – qui ont en commun le même poignant objectif : connaître le passé pour affronter l’avenir.

« Ça a été un moment inoubliable dans ma vie, un moment qui a changé nos vies », Andrea Dubón, interrogée à San Salvador le 29 septembre 2004.

Andrea Dubón a vingt-neuf ans. Elle est mariée et mère d’un petit José Vladimir né en 2002. Lorsqu’on la rencontre pour la première fois, sans connaître son passé, on ne peut imaginer les épreuves qu’elle a traversées. Elle rayonne d’optimisme ; son sourire est contagieux, elle a énormément d’énergie. Elle est l’une des quelque 150 jeunes adultes à avoir fait partie des enfants « disparus » lors du conflit armé d’El Salvador, puis « retrouvés » et réunis avec leurs familles biologiques au cours de ces dernières années.

Elle a aujourd’hui un travail et une famille, mais a rejoint d’autres « enfants trouvés » et formé un comité qui organise un certain nombre d’actions. Ensemble, ils collectent des fonds et se mettent en rapport avec d’autres jeunes adultes – des enfants séparés de leurs parents et adoptés dans d’autres pays. Ils s’efforcent aussi de motiver d’autres personnes pour qu’elles prennent part à des actions visant à permettre la poursuite de ces efforts d’une importance cruciale.

Andrea a été séparée de ses parents à l’âge de sept ans, au cours de ce qu’on a appelé la « Guinda de mayo », une opération menée par l’armée à la fin du mois de mai et au début du mois de juin 1982 (guinda signifie courir, fuir – l’expression fait référence aux attaques qui ont forcé les gens à s’enfuir en courant de leurs maisons et de là où ils habitaient).

Elle a été emmenée avec d’autres enfants dans un foyer pour enfants à Santa Tecla. Le choc de ce qu’elle avait vécu lui avait fait oublier tout son passé. Pourtant, elle se rappelait très clairement les évènements vécus par elle et par sa famille. Au cours d’une attaque des forces gouvernementales, des avions avaient largué des bombes sur le village et l’une d’elles avait explosé près de sa maison. Andrea avait perdu un bras et des fragments de métal s’étaient logés au niveau du pelvis et des hanches, l’empêchant de se tenir debout ou de marcher. Finalement, au terme d’un processus pénible d’interventions chirurgicales, de rééducation et de thérapie, elle avait réussi à remarcher. Une prise en charge psychologique l’a également aidée à surmonter les traumatismes subis.

Andrea a passé douze années à Aldeas Infantiles SOS à Santa Tecla. Elle et les autres enfants se demandaient souvent ce qu’étaient devenues leurs familles et elle rêvait de retrouver les siens. Son rêve est finalement devenu réalité en 1994, lorsque le directeur du foyer lui a annoncé que ses parents, ses frères et sœurs étaient vivants et attendaient avec impatience de la revoir. La famille a été réunie la même année – un évènement qu’elle qualifie d’inoubliable dans sa vie, un moment qui a changé leurs vies.

Andrea reconnaît que si elle n’avait pas été séparée de sa famille et emmenée à Aldeas, elle n’aurait probablement pas pu bénéficier de l’éducation qu’elle a reçue. Toutefois, elle estime qu’avoir été privée de l’amour de ses parents et de sa famille a été une expérience très dure parce que « la famille est la chose la plus importante. »

En 2002, un livre écrit par cinq « enfants trouvés », parmi lesquels Andrea, a été publié. Historias para tener presente est le récit poignant de leur expérience d’enfants pris dans un conflit qu’ils étaient trop jeunes pour comprendre ; séparés de leurs familles, ils ont vécu des années en se demandant où étaient leurs racines. Le livre contient des témoignages directs et précieux pour comprendre l’horreur de cette période de l’histoire d’El Salvador et les torts causés à trop d’innocents ; en le lisant, on ne peut s’empêcher de penser que tout cela n’aurait pas dû se produire.

Les auteurs remettent en question la capacité du gouvernement à assumer la responsabilité de la prise en charge des personnes retrouvées et s’interrogent sur les mesures prises pour retrouver celles qui comptent toujours au nombre des personnes « disparues ».

« J’étais tellement triste et angoissé. Je n’avais personne vers qui me tourner. » - Antonio Imul/Brito Terraza, interrogé au Guatémala le 11 octobre 2004.

Antonio a vingt-huit ans, mais il n’avait que six ans quand sa vie a basculé. Lors d’une des nombreuses opérations menée par l’armée et les escadrons de défense civile, Antonio a été séparé de ses parents. Les familles avaient été déplacées de leurs villages et devaient sans cesse se déplacer dans les montagnes du département d’El Quiché.

Il se souvient que des soldats étaient venus à Chajul, avaient encerclé les habitants et lancé une attaque. Certaines personnes avaient compris le danger et s’étaient enfuies. Sa mère l’avait envoyé se cacher dans les collines loin du campement ; il y était allé seul et avait passé la nuit là-bas. Sa mère, ses deux frères et onze autres personnes ont été tués par les soldats.

Les soldats l’avaient trouvé le lendemain et ramené au campement, où il n’y avait que des militaires. Ils lui avaient dit qu’ils allaient le tuer, mais il ne comprenait pas ce que cela voulait dire. Toutefois, un patrullero, c’est-à-dire un membre des Patrullas de Autodefensa Civil (PAC, Patrouilles d’autodéfense civile) avait plaidé sa cause auprès de l’officier responsable et avait été autorisé à garder Antonio. Il avait emmené l’enfant chez lui où il l’avait gardé pendant un an ; l’enfant était ensuite allé vivre chez un « grand-père », le père de l’homme qui l’avait sauvé, chez qui il était resté.

Antonio avait grandi en se posant beaucoup de questions sur sa famille ; il ne savait pas si son père et ses frères étaient vivants ou morts. « J’étais si triste et angoissé. Je n’avais personne vers qui me tourner », explique-t-il. Il entendit un jour parler de « Dónde están los niños ? » (Où sont les enfants ?), une organisation impliquée dans la recherche d’enfants disparus lors du conflit armé. Il se rendit à leur bureau et laissa ses coordonnées.

Une heureuse coïncidence survint en 2002 ; au cours d’une fête organisée pour célébrer les retrouvailles d’enfants disparus avec leurs parents, quelqu’un mentionna le cas d’Antonio et un certain nombre d’informations et de nouvelles pistes surgirent alors. Une enquête s’ensuivit et Pedro Brito, le père d’Antonio, fut retrouvé dans la localité Esfuerzo 2000 à Ixcan, dans le Quiché.

Antonio et son père se sont enfin retrouvés le 15 janvier 2004. « Je me suis senti tellement heureux parce qu’avant j’avais le sentiment d’être tellement seul », a-t-il déclaré. Après ces retrouvailles, il est resté en contact avec son père « adoptif ». Son père a exprimé sa gratitude à l’homme qui avait sauvé son fils et s’était occupé de lui.

On pourrait penser qu’il vaut mieux ne pas trop remuer le passé ; qu’il n’est pas bon de revenir sans cesse sur le passé au lieu d’aller de l’avant. Les gouvernements le croient. Mais on se trompe et ils se trompent. Le plus grand désir de ces « enfants », qui ne représentent qu’une partie d’un ensemble beaucoup plus vaste, est toujours de retrouver leurs familles. Certains l’ont fait, mais des centaines d’autres attendent toujours de voir leur rêve se réaliser.

Pour en savoir plus, le livre Historias para tener presente et un certain nombre d’autres publications sont disponibles à l’Association Pro-Búsqueda sur le site.

Pour obtenir de plus amples informations, veuillez contacter le Service de presse d’Amnesty International à Londres, au +44 20 7413 5566, ou consulter le site.


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2779.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Amnesty International, daté du 18 novembre 2004, destiné au site news.amnesty (Index AI : AMR 02/001/2004).

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