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DIAL 3791
MEXIQUE - Esclaves dans la Sierra Tarahumara : Survivre aux camps de travail forcé des narcos
Marcela Turati, Thelma Gómez Durán et Eliezer Budasoff
mercredi 30 septembre 2026, mis en ligne par
Les journalistes Marcela Turati, Thelma Gómez Durán et Eliezer Budasoff ont conduit une enquête approfondie sur des camps de travail forcé exploités dans l’État du Chihuahua, au nord du pays, par des cartels de la drogue. L’enquête complète, avec photographies et matériaux originaux, a été publiée en mai 2026 (en espagnol) sur les sites Quinto elemento Lab et A donde van los désaparecidos où on peut la lire et l’écouter. Le site mexicain Pie de pagína a préparé une version abrégée qu’il a mis en ligne le 30 mai 2026. C’est la traduction française de cette version abrégée que nous publions ici. Les illustrations sont d’Alejandra Saavedra.
Au milieu de l’année 2019 lors d’une opération dans l’État de Chihuahua, 21 hommes ont été libérés d’un camp de travail forcé qui se consacrait à la culture du pavot et de la marihuana dans la Sierra Tarahumara où ils étaient contraints de vivre dans des grottes. L’un d’entre eux avait été prisonnier pendant presque trois ans. Seuls quatre avaient été déclarés disparus. Avant cette opération plusieurs d’entre eux avaient réussi à s’échapper par leurs propres moyens. Les plaines déposées et les histoires des survivants décrivent un réseau de recrutement et de traite d’êtres humains et le fonctionnement de camps de personnes réduites en esclavage par les cartels ; un phénomène dont on sait encore assez peu de choses. Il n’y a presque pas de témoignages de ce qui se passe dans ses camps.
Chapitre 1 - BAR. Les réapparus
L’homme a pris cette décision quand sont arrivés les plus jeunes. C’était deux adolescents, le plus âgé semblait avoir quinze ans tout au plus. Il les entendait pleurer la nuit. Si je dois mourir ici, a-t-il pensé, autant mourir en essayant de sauver ces gamins. Il a attendu des jours, des semaines, des mois. Une après-midi après avoir transporté de l’eau d’une rivière proche depuis l’aube, on lui a ordonné d’emmener un des gamins pour qu’il l’aide et il a senti que c’était le moment. Sur le chemin, alors que personne ne les surveillait, il lui a proposé de s’échapper. Ils ont suivi le cours d’eau vers l’aval et marché dans la forêt jusqu’à la nuit. Ils se sont réfugiés dans une grotte, d’où ils virent les lumières des lampes torches. Ils les cherchaient. Le jour suivant, ils ne bougèrent pas. Ils attendirent qu’il fasse nuit à nouveau pour sortir car le chemin était une sorte de piège : de l’autre côté de la rivière se dressait une énorme montagne, avec des flancs de pierre aussi abrupts qu’un mur, qui ne leur laissait qu’une seule direction pour fuir. Ils marchèrent pendant deux jours sans boire, sans manger, au milieu des pins jusqu’à atteindre une route. Ils demandèrent de l’aide à un couple en camionnette, montèrent à l’arrière et parvinrent à atteindre Pedernales, un petit village de bûcherons où l’homme avait de la famille. Ils appelèrent sa mère. Cela faisait trois ans qu’elle n’avait pas de nouvelles. Il avait quitté la maison où il vivait avec elle et sa sœur dans la ville de Chihuahua, un matin d’août 2015. Il allait au centre-ville faire des démarches pour obtenir La Sécurité sociale et il a disparu. Personne n’entendit plus jamais parler de lui jusqu’à ce jour ; c’était en juin 2018.
BAR – ce sont les initiales sous lesquelles sa plainte a été enregistrée auprès du bureau du procureur général de Chihuahua – déclara que durant tout ce temps il avait été prisonnier d’un groupe criminel, obligé à cultiver du pavot et de la marihuana, du lever au coucher du soleil, dans un campement avec des dizaines d’hommes, au plus profond de la Sierra Tarahumara. La situation qu’il a décrite alors semblait être une scène d’exploitation d’Indiens dans les haciendas d’Amérique latine il y a plus de deux siècles ; une de ces images que la culture populaire nous a transmises de l’esclavage mais au présent, sans chaînes, avec la brutalité et les armes du narcotrafic mexicain. On les faisait dormir par terre, dans des grottes de pierre où ils étaient jusqu’à 30 personnes, a déclaré BAR. On leur donnait deux repas par jour : des haricots et de la soupe, parfois un peu de farine de maïs avec de l’eau et du sucre pour qu’ils tiennent le coup. On les obligeait à se droguer, racontait-il. S’ils ne travaillaient pas comme on l’exigeait, on les frappait avec des branches de chêne, les attachait à des arbres pendant des jours ou on les laissait sans manger. « J’ai aussi eu droit à des punitions : ils me suspendaient par les pieds, la tête en bas et me mettaient dans la rivière jusqu’à presque que je me noie. » Les surveillants leur ordonnaient parfois de se violer entre eux comme punition. « Je les ai vu un jour tuer un de mes camarades », a-t-il raconté. L’un d’eux est mort noyé. « Ils ont frappé un autre à coup d’arme, à coups de poing, jusqu’à finir par le tuer. » Ils ont poussé un autre dans un ravin. Il pensait ne jamais pouvoir sortir de là.
BAR a raconté aux agents du bureau du procureur qu’au cours des quasi trois ans passés comme esclave des narcos, il avait été amené à connaître au moins six campements de travail forcé comme le sien. Son témoignage a été archivé dans un dossier judiciaire. Mais au milieu de l’année 2019 a été découvert un réseau qui couvrait plusieurs villes de Chihuahua et qui opéraient de la même façon depuis au moins 2015. Ils recherchaient des hommes désespérément en quête d’argent dans des communes périphériques sur le flanc des collines, dans des campements d’Indiens déplacés de la sierra, sur les voies du chemin de fer où des hommes espéraient trouver un petit boulot, dans des gares routières ou près des bureaux de demande d’accès aux programmes sociaux. On leur proposait des travaux tels que d’installer des clôtures, d’ériger des poteaux, de nettoyer des terrains ou de surveiller du bétail mais en réalité on les emmenait vers des coins isolés de la Sierra Tarahumara et on les mettait dans des camps de concentration à ciel ouvert, surveillés par des hommes armés. Ils étaient obligés à travailler comme main d’œuvre esclave des narcos, exploités jusqu’à la limite de leurs forces. Ils pouvaient passer des années ainsi. Mi-vivants, mi-morts.
Le gamin qui avait réussi à s’échapper avec BAR, un adolescent rarámuri a raconté qu’on était venu le chercher dans la ferme où il vivait avec ses grands-parents pour lui proposer du travail. Il avait 17 ans quand ils l’ont emmené. Au cours de sa captivité il avait été violé à plusieurs reprises. « Je ne faisais rien car j’avais peur et je pleurais. Quand ils me faisaient ça j’avais très mal. Ils me l’ont fait de nombreuses fois, a-t-il déclaré aux autorités. Il a aussi raconté qu’il avait vu comment ils avaient tué un homme. « Il était debout et ils lui ont tiré dans la tête. Je ne le connaissais pas. C’est lui qui nous préparait à manger. » Il ne savait pas comment s’appelait l’homme qui lui a proposé de s’enfuir mais il était certain de ce qui les attendait si on les retrouvait. « Nous avons beaucoup marché quand nous avons fui », a-t-il déclaré, presque à la fin.
Les témoignages de BAR et de son compagnon n’ont pas été les premiers à révéler que les narcos avaient des camps de travaux forcés dans la Sierra Tarahumara. En décembre 2015 – quelques mois après la disparition de BAR à Chihuahua – des migrants centraméricains et mexicains qui se dirigeaient vers la frontière ont donné l’alerte sur des groupes qui les faisaient descendre des trains pour les emmener vers des plantations où ils étaient réduits en esclavage. Leurs plaintes aussi se sont égarées dans les archives bureaucratiques. Trois ans se sont écoulés jusqu’à ce que BAR et le jeune rarámuri réapparaissent.
Un an plus tard trois autres sont réapparus.
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Début juillet 2019, le policier enquêteur assigné au poste de contrôle de las Estrellas – une intersection de routes qui fonctionne comme porte d’entrée à la Sierra Tarahumara, très fréquentée par les touristes qui se rendent à la cascade de Basaeachi ou aux bungalows qui sont dans cette zone – a vu descendre de l’arrière d’un pick up trois hommes décharnés, en haillons, sales et désorientés. Dans la sierra, seuls les fous, les mendiants ou les anciens rarámuris qui vivent dans des grottes ont cette allure.
Quand le commandant Julio César Andrade s’est approché d’eux et les a interrogés ils ont dit qu’ils venaient de travailler à la récolte des pommes, qu’ils étaient fatigués par le voyage. Personne n’y a vraiment cru. « Il savait d’où nous venions », a déclaré quelques jours plus tard Martin [1], un des trois réapparus, dans un article publié dans Raíchali, un média indépendant qui couvre les communautés indiennes de cette zone. Le commandant les a emmenés manger et a tenté de leur faire dire la vérité. Ils ont avoué alors qu’ils avaient marché pendant neuf heures et avaient réussi à se faire emmener jusqu’au croisement Las Estrellas, qu’ils s’étaient échappés d’un camp où ils avaient été transportés après avoir été trompé. Là-bas, lui ont-ils dit, sous la surveillance d’hommes en armes, on les avait forcés à travailler dans des cultures de pavot à côté d’autres dizaines de personnes.
La police a conduit les trois hommes à Ciudad Cuauhtémoc, dans les bureaux du procureur d’État du district Zone occident. On leur a offert des vêtements, de la nourriture et des chaussures, et on leur a fait passer une visite médicale et enregistré leurs dépositions. Ce qu’ils ont raconté semblait la copie des témoignages recueillis par leurs collègues du bureau du procureur de la capitale, Chihuahua, il y avait un peu plus d’un an. Leurs expériences décrivaient les mêmes méthodes de recrutement, une même zone de grottes dans la sierra Tarahumara et un même mode d’exploitation et de pression psychologique. « On les frappait, les attachait, les menaçait, les terrorisait, les visait avec une arme, les frappait à nouveau… de façon à en faire des esclaves », résumerait ensuite l’un des fonctionnaires du bureau du procureur qui est intervenu dans l’affaire.
Les trois réapparus ont permis de déclencher une opération qui a eu lieu une semaine plus tard, le 11 juillet 2029, durant laquelle 21 personnes captives dans le même lieu ont été libérées. Un dénouement inhabituel dans un pays où le chiffre officiel des disparitions dépasse les 130 000 personnes, dont 95% survenus dans les deux dernières décennies. Les témoignages de BAR, du jeune rarámuri et de ces deux dizaines d’hommes qui se sont jetés sur les boîtes de thon quand ils ont été libérés offraient des pistes pour envisager une possibilité toujours mince et latente au sujet des disparus : celle que certains, ou beaucoup d’entre eux, pourraient être vivants. Ils offraient en outre un récit direct sur une facette peu connue de l’univers économique des cartels : l’utilisation d’un modèle productif pensé pour réduire au maximum les coûts, qui profite d’une culture du travail saisonnier qui existe depuis des décennies dans différentes zones de l’État, et la dévoie.
Depuis les années 70, quand le Mexique est devenu un producteur à grande échelle de pavot et de marihuana, on connait l’existence de campements qui abritent des journaliers, la main d’œuvre agricole des narcos. Dans beaucoup de communes rurales, la relation avec les cartels qui contrôlent le territoire est déterminée par des choix de survie : le paiement d’extorsions, la fourniture de marchandises, la production de matières premières, le travail saisonnier. En général, il existe toujours une sorte d’accord d’échange qui permet aux groupes criminels de coexister avec les communautés dont ils dépendent. Les protagonistes de cette histoire témoignent d’une rupture des codes dans le but d’optimiser les gains : une opération logistique orientée vers le recrutement forcé des personnes les plus marginales et les plus vulnérables des communautés, pour exploiter le maximum de ce que leurs corps peuvent donner.
L’ampleur et la continuité de l’opération révèle, en même temps, quelque chose de pire : pour fonctionner le système a besoin de la collusion ou de l’indifférence de l’État. En 2017, deux ans avant ce sauvetage, un couple rarámuri de la périphérie de Chihuahua a porté plainte pour la disparition de ses deux fils avec la même méthode de recrutement que décrivent tous les survivants. Quand le fils aîné a réussi à s’échapper, après avoir passé un an comme esclave dans la sierra, il a porté plainte auprès du ministère public et révélé le même schéma de manipulation et d’exploitation. En 2018 après le retour de BAR, le bureau du procureur a lancé une opération au même endroit où a eu lieu l’opération de libération de 2019. Cette fois-là on a trouvé les grottes et une partie des infrastructures utilisées mais il n’y avait personne. Ils sont repartis. Ils n’ont rien fait pendant un an, même s’ils avaient déjà au moins deux témoignages formels qui affirmaient que des dizaines d’hommes étaient toujours prisonniers dans la sierra. Même après l’opération réussie de 2019, le réseau de traite a continué à fonctionner : en 2022, 15 personnes de Guachochi, un village de la Sierra Tararahumara, ont été enlevés et réduits en esclavage dans les mêmes camps. « Ils doivent encore exister », nous a dit en 2024 l’agent chargé de l’affaire.
Pour les survivants, l’expérience a eu pour effet de briser les rares liens qui les maintenaient insérés au sein de la société. Leurs vies étaient déjà précaires avant d’être réduits en esclavage mais la majorité n’a même pas pu revenir à ce stade : ils sont restés marqués par la paranoia et la peur, prisonniers des addictions ou mentalement dérangés ; certains ont été abandonnés par leurs conjoints et leurs familles. D’autres sont morts peu d’années après avoir été libérés. Les groupes criminels ont accéléré un processus de marginalisation et d’abandon déjà initié par l’État. Voici leurs histoires.
Chapitre 2 - Javier. La libération (synthèse)
Javier ne pouvait pas le croire quand il a vu un groupe de policiers enquêteurs arriver au campement où il était en esclavage depuis presque trois ans. Il gardait l’espoir qu’on le paierait pour son travail et il comptait tous les jours qu’il avait passés dans une grotte de la sierra Tarahumara. Il était arrivé là avec une offre d’emploi fausse comme tous ceux qui étaient obligés par des surveillants armés à cultiver le pavot et la marijuana. Une fois sur les lieux, la punition en cas de désobéissance, c’était des tortures ou la mort. Comme si cela avait été une boutique à crédit dans une hacienda de l’époque du porfiriat, on annotait sur un carnet la drogue qu’on leur donnait. Ils n’étaient pas payés mais ils avaient des dettes. Quand il a vu les policiers, il n’a pas ressenti de soulagement, mais de la peur ? Allait-il être accusé de quelque chose ?
L’opération du bureau du procureur de Chihahua a permis de libérer 21 personnes ce jour de 2019. Les agents sont arrivés à pied, guidés par une personne qui s’était échappée une semaine plus tôt. Ils ont trouvé les grottes où on les obligeait à dormir, des habits, des sacs d’engrais, des couvertures, des ustensiles de cuisine, un peu de nourriture, une radio. Le feu était encore chaud mais ils n’ont trouvé aucun responsable. Les survivants ont parlé de six ou sept campements semblables, avec des dizaines d’esclaves chacun. Seules quatre personnes libérées avaient vu leur disparition signalée. Les autres n’étaient pas recherchées.
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Chapitre 3 - Andrés. L’opération (synthèse)
Andrés a été trompé par une fausse offre d’emploi. Il est monté dans un camion avec d’autres personnes qui avaient aussi accepté l’offre. En route ils ont été arrêtés par une patrouille de police de l’État mais cette dernière s’est retirée après la remise d’un bakchich. C’est ce qui apparaît dans sa déclaration à la justice. Cependant, quand il a été interviewé pour cette enquête il a raconté quelque chose de différent : en réalité c’est la police de l’État qui l’a livré aux narcos. Il a été captif dans la Sierra Tarahumara, forcé à travailler dans des champs de pavot et de marijuana, sans être payé et sans possibilité de rentrer chez lui.
Andrés a vu comment un homme est mort noyé après avoir été frappé et jeté dans une rivière pour avoir désobéi à l’un de ses ravisseurs. Il a décidé de gagner la confiance des hommes qui le retenaient prisonnier là-bas, d’obéir à leurs ordres et de planifier comment s’échapper. Dans ces campements la séparation entre victimes et bourreaux s’est effacée. Il a passé sept mois en esclavage, à vivre dans une grotte, jusqu’au jour où il a été libéré.
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Chapitre 4 - Margarito. Des cartels qui pratiquent l’esclavage (synthèse).
Au milieu des années 1980, Margarito a été trompé et envoyé travailler sans être payé dans le ranch gigantesque El Búfalo, dans les plaines désertiques du sud de Chihuahua, où une organisation criminelle cultivait de la marihuana. Le ranch a été découvert et ses photographies ont fait la une des médias locaux et nationaux. Il s’agissait d’une énorme production mais on a peu parlé des personnes qui y travaillaient sans être payés.
Selon les enquêteurs et les journalistes interrogés pour ce reportage, les narcos mexicains cherchent à réduire leurs coûts de production et à augmenter leurs gains, comme le ferait n’importe quelle entreprise, pour que cela reste rentable sur le marché national et international. Grâce à l’esclavage il réduit au minimum ses frais de main d’œuvre, plus particulièrement depuis que les primes de la gomme d’opium et de la marijuana ont baissé. Le ranch el Búfalo a été découvert en 1984. Depuis 2012 des collectifs de membres des familles de personnes disparues ont commencé à s’exprimer sur le recrutement forcé par des groupes armés. Le cas des personnes réduites en esclavage dans la Sierra Tarahumara pour travailler dans les plantations de pavot et de marihuana pour des factions du Cartel de Sinaloa et du Nouveau Cartel de Juárez apparaît dans ce contexte.
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Chapitre 5 - Hipólito. Le retour (synthèse)
Quand il a été libéré des camps de travail forcé et qu’il est rentré chez lui, Hipólito a senti qu’il était sorti d’un petit enfer pour pénétrer dans un enfer plus grand encore. Comme lui, les autres survivants avaient des difficultés économiques quand ils ont été enlevés mais après leur libération, ils ont dû faire face à des addictions, des problèmes psychologiques et un rejet social. La majorité d’entre eux, des hommes de vingt ans – certains déjà devenus fous et d’autres avec des addictions incontrôlées – a été abandonnée. Pour le gouvernement, ils continuent à ne pas exister.
Hipólito et d’autres sont tombés dans le piège près de chez eux, dans la même zone périphérique de la ville de Chihuahua où vivaient les personnes qui les ont d’abord piégés, une zone où seules les rues proches de l’avenue principale sont goudronnées et où est très présente la drogue nommée « cristal ». Même après la libération de 2019, ils continuaient à entraîner des gens de leur quartier en leur faisant miroiter l’espoir de se faire un peu d’argent. Quelques recruteurs étaient leurs voisins ; tous savaient où ils vivaient. De nombreux jeunes du quartier ont vécu l’expérience d’aller dans ces camps, certains par nécessité, pour voir si cette fois ils vont être payés. Certains ont eu un traitement de faveur et ont été payés à la fin de la saison. D’autres ne sont pas revenus mais leurs familles n’ont pas déposé plainte par peur ou dans l’espoir qu’ils reviennent.
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Chapitre 6 - « El Chiapas ». Les procès (synthèse)
L’opération tardive par laquelle le gouvernement de Chihuaha a libéré 21 personnes des camps de travail forcé dans la Sierra Tarahumara en 2019 a été considérée comme un succès. Pourtant ils ont continué à fonctionner. Les mêmes personnes qui ont embarqué les esclaves précédents ont continué pendant des années à conduire des esclaves vers les mêmes camps. Ils profitaient de leur précarité et du désintérêt des autorités pour agir sur le sujet. L’impunité a joué en leur faveur. Malgré les preuves la seule personne arrêtée dans l’affaire de la libération de 2019 – elle avait été condamnée à 22 ans et 6 mois de prison – est sorti de prison sans purger sa peine et alors qu’il était impliqué dans un autre procès en cours.
Aucune autorité n’a évité qu’ils continuent à tromper de gens pour les emmener travailler de force dans ces camps. Aucune enquête n’a été menée pour savoir ce qui est arrivé à ceux qui ne sont pas revenus, quand bien même les témoignages évoquent des centaines de cas. Aucun soutien psychologique n’a été offert aux hommes qui ont été libérés ou qui se sont échappés et aucune aide ne leur a été fournie pour qu’ils puisseent refaire leurs vies. Ils n’ont pas été informés des procès, ni du fait qu’une des personnes qui les a conduits dans la sierrra a été libérée. En 2025 cinq des hommes qui avaient été libérés étaient déjà morts, dans des circonstances violentes ou en raison de maladies chroniques.
– Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3791.
– Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
– Source (espagnol) : Pie de pagína, 30 mai 2026.
En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.
[1] les noms de toutes les victimes et membres des familles qui ont livré leurs témoignages pour ce reportage et sont toujours vivants ont été modifiés pour des raisons de sécurité.







