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DIAL 3750

COLOMBIE - Être mère et combattante

Anna Enrech

jeudi 31 juillet 2025, par Dial

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Pour nous qui sommes loin, les Accords de paix de 2016 entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC-EP) restent assez abstraits. Ces deux textes rédigés par Anna Enrech permettent de rentrer dans le concret de la vie quotidienne de guérilleras avant et après qu’elles ont déposé les armes. Article publié par Yemayá le 19 août 2024.


Medellín, Colombie, 19 août 2024.

Alors qu’elles faisaient partie des FARC-EP, Dianis et Cristina ont eu des enfants qu’elles ont confiés peu de semaines après leur naissance.

Dianis devant les étagères du Marché des femmes qui construisent la paix, dans la Maison de la réintégration de Medellín
Photo : Anna Enrech

Tandis qu’elle dispose des sacs à dos et des pantalons de montagne sur les étagères, Dianis explique que cela fait à peu près un an et demi qu’elle est arrivée à Medellín. Dianis – un pseudonyme – est une femme colombienne signataire de la paix qui a dû émigrer de la campagne vers la ville pour des raisons de sécurité. « Je suis certaine d’être une femme forte, simple, mais forte », affirme-t-elle. Depuis fin 2022, la capitale du département montagneux d’Antoquia est son nouveau lieu de vie.

En Colombie, être signataire de la paix veut dire avoir fait partie des FARC-EP (Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple) et signifie aussi s’être engagé à déposer les armes, à réintégrer la vie civile et à travailler pour la construction de la paix dans le pays. Malgré cela, pour des raisons de sécurité et pour éviter d’être doublement stigmatisée en tant que femme et en tant que signataire, Dianis affirme que ses nouveaux voisins ne savent rien de sa vie actuelle ou de sa vie passée.

Bien que plus de sept années se soient écoulées depuis la signature des Accords de paix, les persécutions et les violences contre les signataires et les leaders sociaux perdurent. Ne serait-ce qu’entre le 27 décembre 2023 et le 26 mars 2024, le Bureau de coordination des questions humanitaires des Nations unies (OCHA) a documenté le déplacement forcé de 14 365 personnes défenseures des droits humains et leaders sociaux Par ailleurs, l’insécurité a été particulièrement grave dans le département d’Antioquia, entre autres.

Résiste. Peinture située à l’intérieur de la Maison de la réintégration de Medellín, dans le quartier Belén
Photo : Anna Enrech

Un des rares endroits que Dianis fréquente quotidiennement en toute tranquillité est la Maison de réintégration de Medellín, dans le quartier Belén. C’est, dans la ville, l’un des lieux de rencontre des personnes signataires de la paix, et, pour Dianis, c’est aussi un lieu sûr. D’ailleurs, les étagères sur lesquelles elle met de l’ordre pendant qu’elle répond aux questions sont celles du Marché des femmes qui construisent la paix, situé dans cette même Maison de réintégration. Elle y travaille en tant que promotrice de ventes du Marché, un projet lancé par plus de 30 femmes signataires de la paix, dans lequel elles vendent des produits – comme des sacs à dos, des vêtements, du miel ou du café – provenant de coopératives créées par d’autres personnes également signataires de la paix.

Avec la dissolution des FARC-EP, Dianis s’est rendue à l’Espace territorial de formation et de réintégration (ETCR) de Ituango, une autre municipalité du département d’Antioquia, où elle a effectué sa réintégration à la vie civile. Elle est ensuite allée travailler à son projet de production de café dans une autre région rurale et, après un certain temps, la Mission de vérification de l’ONU en Colombie l’a aidée à déménager à Medellín pour des raisons de sécurité.

« Quand j’étais jeune, la municipalité où je vivais était minée par la violence », raconte Dianis. « Nous, les jeunes d’alors, pensions qu’il fallait agir : nous connaissions tous des proches qui avaient été assassinés par les paramilitaires ou d’autres groupes armés. À ce moment-là, j’étais militante de la Jeunesse communiste colombienne (JUC) et ils ont commencé à tuer les responsables et celles et ceux qui participaient à la JUC. J’ai vu que nous n’étions pas en sécurité et j’ai décidé de partir et d’intégrer les FARC-EP. On me demande parfois si on m’a obligée à y entrer et je vous assure que non. C’est quelque chose que j’ai ressenti, parce que j’étais consciente de la situation du pays, de la violence qu’il y avait et qu’on était en train de nous tuer ».

Être mère dans la guérilla

PHOTO Comme Dianis, Cristina est signataire de la paix, elle participe au Marché des femmes et elles sont camarades de la Maison de réintégration. Dans son cas, elle est venue en ville chercher du travail : en plus de sa participation au Marché, elle travaille également avec la Fédération d’économie solidaire Efraín Guzmán et avec le Parti Communs en tant que déléguée responsable des questions de genre pour Antioquia. Son parcours de réintégration, elle l’a fait dans l’ETCR La Plancha, près d’Anorí, également dans le département d’Antioquia.

Aussi bien Dianis que Cristina affirment que « pour des raisons de sécurité et d’engagement », personne ne pouvait quitter les FARC-EP, même pas pour élever un enfant. D’après Cristina, « quand tu t’enrôlais dans les FARC-EP, tu savais déjà que tu ne pouvais pas t’en aller. Nous avions la conviction que nous luttions pour le peuple et pour faire changer les choses, contre les injustices. On pouvait déserter mais en sachant qu’on mettait son entourage et sa famille en danger ». Quand une guérillera était dans un état avancé de grossesse – continue-t-elle à expliquer – elle allait accoucher dans un endroit sûr et, au bout de quelque temps elle confiait l’enfant et rejoignait les rangs. « Confier signifie que tu donnes ton enfant à quelqu’un pour qu’il s’en occupe. J’ai eu mon fils quand j’avais 22 ans et je l’ai confié à ma mère quand il avait deux mois et demi. Je ne l’ai retrouvé que quand les FARC-EP se sont dissoutes. »

Dianis a aussi eu ses deux enfants alors qu’elle était dans leurs rangs. D’abord une fille qui a maintenant 30 ans. Elle l’a eue quand elle était très jeune et l’a confiée à sa mère pour qu’elle s’en occupe quand elle était âgée d’un mois. Quelques années plus tard, elle a eu un garçon qui a maintenant 16 ans. « Son père est mort au combat, lui aussi était membre des FARC-EP. Maintenant je suis seule et chargée de famille, ici à Medellín ».

D’après son expérience et celle d’autres camarades proches, « notre impression est que les gens qui ne connaissent pas notre histoire nous stigmatisent parce qu’ils n’arrivent pas à prendre toute la mesure de la situation à partir de la lecture superficielle qu’ils en font », affirment-elles. « Beaucoup de gens ne comprennent pas à quel point cela a été difficile pour nous de confier nos enfants. Cela a été très douloureux mais nous savions que quitter la guérilla était pire », confie Cristina. « Qui peut penser qu’au sein d’une armée on puisse avoir une famille ? Toutes sortes de dangers y règnent, d’où l’insistance sur le règlement de la guérilla. Il s’est passé beaucoup de choses de la création des FARC-EP jusqu’à l’abandon des armes. » Il y a eu un moment où la guerre contre les FARC-EP s’est intensifiée, où les femmes qui s’éloignaient un temps de leurs rangs pour avoir leur enfant étaient capturées, tuées et fait disparaître par les paramilitaires et l’armée… On considérait alors plus l’avortement. Beaucoup de sentiments contradictoires se mêlaient. »

Cristina est signataire de la paix et travaille au Marché des femmes avec Dianis. Elle est aussi déléguée responsable des questions de genre du parti Communs pour Antioquia
Photo : Anna Enrech

« L’après a été très dur aussi » poursuit Cristina, dans la Maison de la réintégration. « Quitter l’organisation, réintégrer la vie civile et revoir nos enfants déjà grands. Ils éprouvent évidemment de l’affection envers les personnes qui les ont élevés et non à l’égard de leur mère. J’ai retrouvé mon fils alors qu’il avait déjà 14 ans. »

Quand Dianis était enceinte, elle raconte : « je préparais à manger, je faisais des gardes… Cela ne m’a pas affecté dans les tâches que je pouvais assurer dans le maquis, je me sentais bien ». Entre nostalgie et sérieux, elle explique que ce qui a été le plus pénible pour elle a été de devoir s’éloigner un certain temps pour avoir son bébé. « J’avoue que j’ai même pleuré, j’étais très triste car j’étais très attachée à mon groupe et quand nous étions ensemble là-bas, nous étions comme une famille et nous le sommes encore. S’il arrive quelque chose à un camarade, cela nous touche comme si c’était un frère. »

Femme signataire : un double stigmate

Cristina poursuit : « la maternité dans la guérilla n’était pas bien vue par la société du fait de la méconnaissance des réalités que nous vivions. Même si nous étions dans la guérilla, beaucoup de femmes souhaitaient aussi avoir des enfants parce que nous sommes humaines et que beaucoup ressentaient ce désir. Beaucoup d’autres femmes ont été stigmatisées quand elles ont décidé d’être mères après les Accords de paix et désormais hors de la guérilla. On disait d’elles : « Ah, les signataires se sont mises à avoir des enfants », comme si nous ne pouvions pas nous aussi avoir des enfants, c’était mal vu. »

Toutes les deux s’accordent sur le fait qu’à l’étiquette qu’on leur appose parce qu’elles ont été membres des FARC-EP et signataires de la paix s’ajoute pour les femmes la question du genre. Sans y penser à deux fois elles répondent avec emphase que ces deux éléments constituent pour elles au quotidien un double stigmate. D’après Dianis, être femme et signataire « nous expose à plus de violence machiste. Et cela nous est déjà arrivé. Avec le Marché des femmes nous sommes allées vendre des produits sur des marchés et nombre d’entre nous ont été injuriées, plus que les hommes. Et nous sommes aussi discriminées dans d’autres endroits, par exemple sur le marché du travail », poursuit-elle. « Je suis allée à un entretien d’embauche et le monsieur qui m’a reçue est resté un moment à regarder mon curriculum et m’a dit : “Nous t’appellerons”. J’étais certaine qu’ils ne me rappelleraient pas car il a vu qu’il y avait un blanc de plusieurs années sur mon CV. Nous savons qu’on ne donne pas de travail aux signataires de la paix. Les offres d’emploi se sont pas pour nous. Nous restons toujours dans l’attente pour tout. »

« Nous savons que les femmes sont discriminées, harcelées, maltraitées physiquement et moralement. Et plus encore en tant que signataire de la paix et pour avoir tenu un fusil. Mais entre nous, entre femmes signataires de la paix ou aussi non signataires, entre organisations de femmes, nous établissons des relations. Nous avons créé des lieux où nous pouvons aller, parler et échanger sur les différentes luttes que nous avons menées et que nous continuons à construire », conclut Cristina.


 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3750.
 Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
 Source (espagnol) : Yemayá, 19 août 2024.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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