Accueil > Français > Dial, revue mensuelle en ligne > Novembre 2025 > BRÉSIL - Les contradictions de la COP30
DIAL 3760
BRÉSIL - Les contradictions de la COP30
Bebel Abelhinha
samedi 29 novembre 2025, par
Toutes les versions de cet article : [Español] [français]
L’Accord final de la 30e Conférence de l’ONU sur le climat (COP30), qui s’est tenue à Belém du 10 et 21 novembre 2025, ne fait pas mention d’un plan de sortie des énergies fossiles et fait montre des difficultés que rencontrent les presque 200 pays participants à s’engager collectivement sur une feuille de route ambitieuse. Dans ce texte publié le 20 novembre 2025 par Jacobin América Latina, l’autrice, diplômée d’écologie politique et militante du collectif Soberena, questionne aussi le manque de volonté politique de l’État hôte, le Brésil.
La prolifération du « capitalisme vert » dissimule le renoncement à affronter réellement le grand capital et à établir un dialogue avec les bases populaires.
Il est difficile de dire à quel point a été importante, utile ou problématique la décision du Brésil d’accueillir la Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP30) dans une ville comme Belém, dans l’État du Pará. On peut s’interroger de multiples manières sur les motifs de ce choix, particulièrement parce que celui qui en est à l’origine c’est Lula, dont le gouvernement oscille entre la mise en valeur « diplomatique » des peuples traditionnels et la défense des intérêts des secteurs les plus polluants de l’économie brésilienne.
Le choix d’une ville avec une présence si forte des cultures et des dynamiques politiques des communautés indiennes, des quilombos [1] et des habitants des rives de l’estuaire [2] contraste énormément avec l’infrastructure habituelle des événements de l’ONU, entre fraîcheur, moquette et blanchitude largement prédominante. Le contexte géopolitique de guerres pour les ressources – y compris les matériaux pour la transition énergétique – accroît les tensions autour d’une rencontre trop hermétique et impopulaire. Mais le Brésil aurait pu faire une chose diamétralement opposée à ce que nous avons vu lors des dernières éditions de la COP (Dubaï, Égypte et Azerbaïdjan) : l’ouvrir.
Le second jour de la COP30 a eu lieu une grande mobilisation populaire menée par plusieurs communautés indiennes et accompagnées par les partis de la gauche radicale. Elle est parvenue à ouvrir les portes de la Zone bleue (secteur des négociations du sommet, auquel on n’accède qu’avec des badges de gouvernements, d’entreprises, de médias ou d’ONG). Les communautés du Bas Tapajós exigeaient de participer aux négociations et demandaient en outre la création d’un impôt sur les super riches. Quelques jours après, des Indiens munduruku ont interrompu pendant plusieurs heures le flux de personnes qui pénétraient dans la Zone bleue. Et, symboliquement, c’est ce même jour qu’a progressé la démarcation de deux territoires indiens.
Ce sont des avancées qui ne s’obtiennent pas d’un simple trait de plume et qui ne font pas aboutir non plus les plus de 200 processus de démarcation déjà amorcées, ni les plus de cinq cents déjà ouverts, à un moment où le Brésil continue à repousser cette tâche et qu’elle propose des mécanismes de marché pour combattre la déforestation dans le pays.
Ces contradictions en deviennent presque allégoriques dans la ville même qui est le siège de l’évènement avec des bus électriques à usage exclusif des participants alors que les habitants en sont exclus. Les objectifs de « déforestation zéro », qui correspondent aux demandes des communautés traditionnelles, progressent lentement et si l’on se réfère à l’Accord de Paris, sont quasiment réduits à néant par les intentions du gouvernement brésilien de devenir le quatrième plus grand exportateur de pétrole au monde.
Alors que le ministre des mines et de l’énergie, Alexandre Silveira, reprend le discours du lobby du nucléaire, des énergies fossiles et non renouvelables, la justification du gouvernement fédéral pour étendre l’exploitation pétrolière est celle des années quatre-vingt-dix : l’idée que les combustibles fossiles permettent de financer la transition énergétique. Dans la pratique, il n’y a pas transition mais expansion. Ou comme l’a dit ironiquement la ministre Marina Silva, une « transaction énergétique ». De son côté, le président Lula exige que les pays riches adoptent des mesures plus fermes face à la crise qu’eux-mêmes ont engendrée.
Le Brésil au centre de la crise climatique mondiale
À la différence de la Chine – qui est aujourd’hui classé tantôt comme partie du Nord global ou du Sud global –, le Brésil est toujours classé dans la catégorie Sud. Mais cela ne change rien au fait que sa contribution historique à la crise climatique est considérable. La chercheuse Sabrina Fernandes, dans une colonne publiée dans The Intercept, revient sur la position du Brésil comme l’un des dix pays qui ont le plus contribué au réchauffement global et qui, par conséquent, est redevable d’une réparation climatique envers ceux qui y ont beaucoup moins contribué. En outre, la position actuelle du Brésil sur le marché du pétrole remet en question son aspiration à devenir un acteur central de la transition énergétique en Amérique latine.
Les solutions pour le Brésil sont assez évidentes : ce n’est pas un pays dont l’économie dépend principalement du charbon et du pétrole et ses émissions sont surtout dues à la déforestation et à l’usage intensif des fertilisants, une grande part de ses responsabilités repose donc sur le fait de réaliser une réforme agraire populaire et d’accélérer la démarcation des territoires indiens, en opposition ouverte à la thèse de Cadre temporaire qui a contribué à l’augmentation des homicides d’Indiens dans tout le pays.
Mais alors que le crédit subventionné pour l’agrobusiness bat des records et que l’État garantit des exemptions d’impôt et des assurances publiques aux grands propriétaires, nous nous éloignons de plus en plus de ce que devrait être une COP30 exemplaire : non seulement de la part des mouvements mais aussi d’un gouvernement qui se revendique comme populaire tandis qu’il joue sur « les deux tableaux » pour ce qui est des intérêts de classe.
Dans la Zone verte, les stands des banques brésiliennes qui financent l’agro-industrie occupent de vastes espaces, sont décorés de plantes artificielles et offrent généreusement des apéritifs aux visiteurs. Et pendant ce temps, les femmes indiennes sont assises sur le sol et ne disposent d’aucune installation pour proposer leur artisanat et leurs peintures corporelles.
La position du Brésil devrait aussi intégrer une opposition ferme aux combustibles fossiles et à la logique déprédatrice qui s’impose y compris dans le secteur des énergies renouvelables, particulièrement dans les États du Nordeste. Mais cela n’a pas été la position de Petrobras, du ministre des mines et de l’énergie ou du gouvernement fédéral en général. C’est pourtant ce dont a besoin la majeure partie des pays voisins en Amérique latine pour avancer dans leur transition et réduire leurs émissions, et, en réalité, c’est ce dont a besoin pratiquement le monde entier s’il prétend atteindre les objectifs de l’Accord de Paris.
Alors que le Brésil affiche un excédent d’énergie renouvelable, il met en même temps en place des politiques pour attirer des investissements à très forte consommation énergétique – comme les centres de données du Ceará ou la production d’hydrogène vert pour l’exportation – et continue à élargir ses projets éoliens, dont le développement est encore plus facilité par l’abrogation récente de la réglementation relative aux permis environnementaux. Ce jeu pervers de l’expansion « verte » masque l’absence de volonté d’affronter le grand capital et l’absence d’un dialogue réel avec des bases populaires pour chercher des solutions cohérentes et bénéfiques pour tous.
Le rôle du Brésil à la COP30 devrait être d’ouvrir le jeu, de favoriser le dialogue et d’exercer une souveraineté réelle. Il ne s’agit pas de relations entre entreprises et État, mais entre peuple, États, mouvements et territoires. Et, dans un évènement organisé par l’ONU qui, à chaque édition, amplifie l’ingérence du capital privé, c’est finalement au peuple lui-même que revient ce rôle.
– Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3760.
– Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
– Source (espagnol) : Jacobin América Latina, 20 novembre 2025.
En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.
[1] Un quilombo est à l’origine une communauté organisée d’esclaves en fuite réfugiés dans des régions reculées à l’intérieur des terres, au Brésil – NdlT.
[2] Belém est une ville située sur l’estuaire des fleuves Tocantins et Pará – NdlT.

