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MEXIQUE - La présidente Sheinbaum refuse la présence de troupes des États-Unis dans le pays
Gerardo Villagrán del Corral
jeudi 22 janvier 2026, mis en ligne par
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13 janvier 2026.
Après une « aimable » conversation avec Trump
Face aux menaces récentes de Donald Trump d’organiser une incursion militaire étasunienne contre les cartels mexicains des drogues, la présidente Claudia Sheinbaum a écarté toute possibilité d’une intervention de Washington : « Ceci n’est pas au programme », a-t-elle dit après un entretien téléphonique qui a duré une quinzaine de minutes.
Elle a affirmé qu’une intervention militaire de Washington au Mexique est écartée. Lors de sa conférence de presse matinale, la cheffe de l’État a fait savoir que le respect de la souveraineté, la sécurité et le commerce ont tous été abordés et elle a révélé qu’une fois de plus, le New-Yorkais lui a proposé de « l’aide » avec l’envoi de troupes pour lutter contre les cartels, proposition qu’elle a rejetée à nouveau.
La présidente a dit sur le réseau social X que, lors de leur conversation, ils ont abordé « la sécurité concernant notre souveraineté, la diminution du trafic de drogues, le commerce et les investissements ». Sheinbaum a expliqué qu’elle a sollicité cet entretien après que Trump a menacé d’organiser des attaques terrestres contre les cartels qui, selon lui, « contrôlent le Mexique ».
Au cours de la conversation que Sheinbaum a qualifiée de respectueuse, Trump lui a demandé son avis sur le renversement de Maduro. « Je lui ai dit que notre position est que nous avons une Constitution : que nous sommes contre les interventions militaires », a dit la cheffe de l’État, et elle a précisé qu’ils n’ont pas discuté davantage de ce sujet.
La présidente a rappelé à son homologue états-unien les résultats obtenus dans la lutte contre le narcotrafic : « La circulation du fentanyl du Mexique vers États-Unis […] a été réduite d’environ 50%. Même les morts par fentanyl aux États-Unis ont diminué d’environ 43% a dit la cheffe de l’État. Le sujet de la sécurité a été utilisé par Trump à plusieurs reprises pour menacer de droits de douane le Mexique et arrêter les négociations de libre commerce, du T-ME, prévues en 2026, ce qui est crucial pour l’économie du Mexique qui envoie 80% de ses exportations vers les États-Unis.
De toutes façons, il est évident que la menace reste latente. C’est ce qu’a démontré la représentante de la Maison-Blanche, Anna Kelly, qui a évoqué « une excellente conversation avec la présidente du Mexique » avant d’ajouter que l’objectif principal de Trump « est de freiner le fléau du narco-terrorisme qui détruit des communautés dans tout le pays et d’être disposé à user de n’importe quelle arme à sa disposition pour sauver des vies états-uniennes ». Quelques heures auparavant, le secrétaire d’État, Marco Rubio, a mis en demeure le ministre des affaires étrangères, Juan Ramón de la Fuente, de renforcer la coopération contre « des réseaux violents de narco-terroristes ».
Sheinbaum a déclaré qu’une fois de plus le magnat lui a proposé l’envoi de troupes pour lutter contre les groupes du crime organisé au Mexique, ce qu’a refusé à nouveau la cheffe de l’État. « Il a insisté sur le fait que si nous le demandions, ils pourraient offrir leur aide dans d’autres domaines. Nous lui avons dit que jusqu’à maintenant tout va bien, ce n’est pas nécessaire. En outre il s’agit de la souveraineté du Mexique et de l’intégrité territoriale. Et il l’a compris […] Il peut y avoir des informations qu’ils nous donnent par les services d’intelligence qui est un travail conjoint, mais au Mexique nous décidons seuls, personne ne décide à notre place », a-t-elle précisé.
La cheffe de l’État a affirmé qu’elle-même a sollicité ce nouvel entretien – le quinzième déjà – en raison de l’intérêt manifeste du républicain à lancer une opération sur le territoire contre les cartels. « Trois fois il (Trump) avait déclaré qu’il serait intéressé à participer davantage à la sécurité du Mexique. Dans ces conditions il est toujours préférable de rechercher le dialogue, plutôt que les médias ou un communiqué public, une communication téléphonique est préférable. En outre il existe un précédent de travail commun qui se poursuit. C’est pour cette raison que nous avons sollicité cet appel téléphonique. »
Elle a souligné que le chef de la Maison-Blanche a reconnu les avancées obtenues au Mexique au cours de l’année dernière dans la lutte contre le crime organisé. « Il a dit qu’il était informé de ce qui se faisait et qu’il lui semblait qu’on pouvait faire plus. Certes, en effet, nous pouvons faire beaucoup plus, mais nous y travaillons ». Elle a aussi annoncé que les 22 et 23 janvier se tiendra une nouvelle réunion de la commission bilatérale issue d’un accord en la matière – ratifié en septembre par la visite au Mexique du secrétaire d’État Marco Rubio, – qui aura lieu aux États-Unis.
Narco-terrorisme
Sheinbaum a souligné qu’elle ne partage pas le concept de narco-terroristes pour ce qui est des groupes du crime organisé. « Nous ne sommes pas d’accord… Notre Constitution et nos lois donnent au terrorisme un autre sens. La délinquance organisée ne peut être taxée de terrorisme ; (le concept) concerne directement des actions qui sont dirigées contre le gouvernement, des propos et autres projets. Dans le cadre de notre législation nous ne l’appelons pas ainsi. Nous ne sommes pas d’accord non plus avec les États-Unis que ce qu’il appelle « terrorisme » suppose une intervention dans notre pays », a-t-elle dit clairement.
Elle a affirmé que l’essentiel est de maintenir une relation de respect et de collaboration avec les États-Unis, ce qui permettra un dialogue permanent en dépit des tensions et des différends, car les résultats sont là. « Et s’il est nécessaire d’appeler à une mobilisation, nous le ferons », mais pas de type militaire a-t-elle précisé
Pour ce qui est des avancées en matière de sécurité, Sheinbaum a souligné que les chiffres officiels de Washington indiquent qu’il y a eu une réduction des saisies de fentanyl par les États-Uniens sur la frontière commune et on constate même une diminution de 43% de morts par overdoses de cette substance dans la population du voisin du nord ce qui est dû en partie aux actions du gouvernement du Mexique.
Même si tout indique que la conversation a été d’un ton cordial, de respect mutuel et que, pour l’instant, le désir du magnat d’appliquer au Mexique ses délires belliqueux s’est calmé. Mais il ne parle pas de coopération mais de coercition car selon la législation états-unienne qualifier une personne ou une organisation de « terroriste » ouvre la porte à des actions armées faisant fi des lois locales et internationales.
De cette manière la classification erronée d’organisations criminelles comme terroristes n’est pas une stratégie de combat contre le délit, mais un prétexte pour faire un usage abusif de la force comme cela a été démontré par le blocus homicide contre Cuba, la longue occupation coloniale de l’Afghanistan et de l’Irak, les exécutions extrajudiciaires contre des équipages d’embarcation dans la Caraïbe et l’enlèvement du président constitutionnel du Venezuela, Nicolás Maduro, rappelle un éditorial du quotidien La Jornada.
Tandis que la Maison-Blanche persiste à confondre phénomène délictueux et terrorisme et tant que Trump met « sa propre moralité » comme unique frein à ses actions, sans considération pour les lois ou les droits humains, ni le Mexique ni aucun autre pays ne peut assurer qu’il est à l’abri des agressions de la part des États-Unis. Le sang-froid et l’habileté pour esquiver les provocations du magnat ne peuvent pas être prises pour de l’ingénuité quant aux intentions du républicain » a ajouté le quotidien.
Ce qui est certain est que Trump et ses prédécesseurs n’ont usé « d’aucune mesure à leur disposition pour sauver des vies d’États-Uniens » : ils n’ont pas mis en place une politique quelque peu cohérente de prévention, ils n’ont pas agi contre les produits pharmaceutiques qui ont provoqué l’épidémie de dépendance aux opioïdes, ils ne font rien pour rechercher et démanteler les grands groupes criminels qui opèrent sur leur propre territoire, ils tolèrent ouvertement la consommation de stupéfiants chez les classes moyennes et hautes et, avant tout, encouragent un système financier et un milieu entrepreneurial qui ont fait de son pays le plus grand centre de blanchiment d’argent de la planète.
Au lieu de « proposer son aide » pour exporter une stratégie violente qui n’a jamais donné de résultats pour réduire le narcotrafic, le trumpisme devrait s’atteler à réparer le désastre domestique : par exemple, en destinant au traitement des addictions les dizaines de millions de dollars qu’il gaspille dans des chasses à l’homme contre des migrants dont la seule faute a été de croire dans le mythe du rêve américain, écrit La Jornada.
Au cours de l’appel, Trump a demandé quelle était la position du Mexique sur le Venezuela. La réponse a été en cohérence avec le reste du message : le pays, a rappelé Sheinbaum, s’oppose aux interventions militaires, position inscrite dans sa Constitution.
Sheinbaum a précisé en outre qu’elle n’a pas abordé avec Trump la situation de Cuba après que Trump a annoncé que l’île ne recevrait plus de pétrole et d’aide du Venezuela, après la capture du président Nicolás Maduro par des forces des États-Unis, début janvier. Le Mexique, a-t-elle dit, serait prêt à favoriser des canaux de communication entre La Havane et Washington si on le lui demande.
L’équilibre que tente de maintenir Sheinbaum est délicat : coopérer avec les États-Unis en matière de sécurité et de commerce sans franchir une ligne qui, au Mexique, est toujours politiquement intouchable.
Gerardo Villagrán del Corral est un anthropologue et économiste mexicain associé au Centre latino-américain d’analyse stratégique (CLAE, www.estrategia.la)
Traduction française de Françoise Couëdel.
Source (espagnol) : https://estrategia.la/2026/01/13/sheinbaum-rechaza-la-presencia-de-tropas-de-eeuu-en-mexico/.

