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DIAL 3228

Le pape et l’utilité du marxisme

Frei Betto

jeudi 14 février 2013, mis en ligne par Dial

Ce texte de Frei Betto, publié notamment par le journal Brasil de fato le 16 avril 2012, réagit aux propos du pape Benoît XVI qui, à l’occasion de sa visite à Cuba fin mars 2012, avait déclaré que « l’idéologie marxiste [était] dépassée » et qu’« il [convenait] de trouver de nouveaux modèles ».


Le pape Benoît XVI a raison : le marxisme n’est plus utile. Oui, le marxisme tel que beaucoup le comprennent dans l’Église catholique : une idéologie athée, qui a justifié les crimes de Staline et les barbaries de la Révolution culturelle chinoise. Accepter que le marxisme selon l’optique de Ratzinger est le marxisme selon l’optique de Marx serait comme identifier le catholicisme avec l’Inquisition.

On pourrait dire aujourd’hui : le catholicisme n’est plus utile. Parce qu’il n’est plus justifié aujourd’hui d’envoyer au bucher des femmes accusées de sorcellerie ni de torturer des personnes suspectées d’hérésie. Cependant, heureusement, le catholicisme ne peut pas être identifié avec l’Inquisition, ni avec la pédophilie de prêtres et d’évêques.

De même, le marxisme ne se confond pas avec les marxistes qui ont l’utilisé pour répandre la peur, la terreur, et étouffer la liberté religieuse. Nous devons revenir à Marx pour savoir ce qu’est le marxisme, tout comme nous devons revenir à l’Évangile et à Jésus pour savoir ce qu’est le christianisme, et à François d’Assise pour savoir ce qu’est le catholicisme.

Tout au long de l’histoire, au nom des plus beaux discours ont été commis les crimes les plus odieux. Au nom de la démocratie, les États-Unis ont mis la main sur Porto Rico et sur la base cubaine de Guantánamo. Au nom du progrès, les pays d’Europe occidentale ont colonisé les peuples africains et laissé derrière eux la misère. Au nom de la liberté, la reine Victoria, du Royaume-Uni, a défendu en Chine une guerre de l’opium dévastatrice. Au nom de la paix, la Maison blanche a commis l’acte le plus osé, génocidaire et terroriste de toute l’histoire : les bombes atomiques sur les populations d’Hiroshima et Nagasaki. Au nom de la liberté, les États-Unis ont implanté, dans presque toute l’Amérique latine, des dictatures sanguinaires durant trois décennies (1960-1980).

Le marxisme est une méthode d’analyse de la réalité. Et plus que jamais utile pour comprendre la crise actuelle du capitalisme. Le capitalisme, oui, n’est plus utile, car il développe une inégalité sociale plus prononcée dans la population mondiale, il s’est approprié des ressources naturelles d’autres peuples, a développé sa dimension impérialiste et monopolistique ; il a centré l’équilibre mondial sur les arsenaux nucléaires, il a répandu l’idéologie néolibérale qui réduit l’homme à un simple consommateur soumis aux charmes de la marchandise.

Aujourd’hui, le capitalisme est hégémonique dans le monde. Sur sept milliards de personnes sur la planète, quatre milliards vivent en dessous du seuil de pauvreté, et 1,2 milliard souffrent de faim chronique. Le capitalisme a échoué pour les deux tiers de l’humanité qui n’ont pas accès à une vie décente. Là où le christianisme et le marxisme parlent de solidarité, le capitalisme a introduit la compétition, là où ils parlent de coopération, il a introduit la concurrence, là où ils parlent de respect de la souveraineté du peuple, il a introduit la colonisation mondiale.

La religion n’est pas une méthode d’analyse de la réalité. Le marxisme n’est pas une religion. La lumière que la foi jette sur la réalité est, qu’on le veuille ou non au Vatican, toujours médiatisée par une idéologie. L’idéologie néolibérale, qui identifie le capitalisme et la démocratie prévaut aujourd’hui dans la conscience de beaucoup de chrétiens et les empêchent de se rendre compte que le capitalisme est un mal en soi. L’Église catholique est souvent complice du capitalisme parce qu’il la couvre les privilèges et lui autorise une liberté qui est refusée, par la pauvreté, à des millions d’êtres humains.

Il est désormais prouvé que le capitalisme n’assure pas un avenir digne à l’humanité. Benoît XVI l’a admis en affirmant que nous devons chercher de nouveaux modèles. Le marxisme, parce qu’il analyse les contradictions et les insuffisances du capitalisme, nous ouvre une porte d’espoir vers une société que les catholiques, dans la célébration eucharistique, caractérisent comme un monde dans lequel tous pourront « partager les biens de la terre et les fruits du travail humain ». C’est cela que Marx appelait socialisme.

L’archevêque catholique de Munich, Reinhard Marx, a publié en 2011 un livre intitulé Le Capital : un héritage pour l’humanité. La couverture reprend les mêmes couleurs et les mêmes polices graphiques que la première édition du Capital de Karl Marx, publié à Hambourg en 1867.

« Marx n’est pas mort et il faut le prendre au sérieux », a déclaré le prélat à l’occasion du lancement du livre. « Il faut se confronter à l’œuvre de Karl Marx qui nous aide à comprendre les théories de l’accumulation capitaliste et du mercantilisme. Cela ne signifie pas que nous soyons attirés par les aberrations et les atrocités commises en son nom au XXe siècle. »

L’auteur du nouveau Capital, nommé cardinal par Benoît XVI en novembre 2010, qualifie de « socio-éthiques » les principes défendus dans son livre. Il critique le capitalisme néolibéral, qualifie la spéculation de « sauvage » et de « péché » et en appelle à une économie repensée selon les normes éthiques d’un nouvel ordre économique et politique.

« Les règles du jeu doivent avoir une qualité éthique. En ce sens, la doctrine sociale de l’Église est critique face au capitalisme », affirme l’archevêque.

Le livre commence par une lettre de Reinhard Marx à Karl Marx, qu’il appelle « cher homonyme », décédé en 1883. Il le prie de reconnaître désormais son erreur quant à l’inexistence de Dieu. Et il suggère entre les lignes, que l’auteur du Manifeste communiste se trouve parmi ceux qui, de l’autre côté de la vie, jouissent de la vision béatifique de Dieu.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3228.
- Traduction d’Alain Durand pour Dial.
- Source (portugais) : Brasil de fato, 16 avril 2012.

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Messages

  • Merci de nous avoir permis de connaître cet Amour « coup de tonnerre », singulier, en ce jour de la Saint Valentin ! Sans doute est-il à rapprocher du début de l’ère du christianisme ou plutôt judéo-chrétienne qui certainement et aussi grâce à la découverte des textes apocryphes...nous faisaient si bien comprendre que « ...le royaume de Dieu est en nous et tout autour de nous... » Évangile de Saint THOMAS.
    Si Marx est Jésus sont à rapprochés ... alors Marx est bien l’anti-Lénine décrit par certains historiens de la Révolution tragique de 17 et le fait qu’à cause de son lamentable détournement Bolchéviks-Staliniens, nous soyons toujours sous système capitaliste destructeur et à l’alternative quasi-impossible vers un Socialisme, humain, chrétien c’est-à-dire solidaire, réciproque dans sa répartition économique et apportant à tous « à chacun selon ses besoins » ! Ce monde « perdu » nous en connaissons les responsables !

  • Je voudrais saluer depuis Montpellier le fray Betto !
    Et conseiller la lecture du Marx en 2 volumes du philosophe Michel Henry :
    I. Une philosophie de la réalité, Gallimard, 1976, et collection « Tel », 1991
    II. Une philosophie de l’économie, Gallimard, 1976, et collection « Tel », 1991 où ichel Henry propose une lecture éthique de bout en bout de l’évolution et des théories économiques de Karl Marx.
    Bon courage et fraternité !
    Frère Gilles Danroc op

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