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DIAL 3412

BOLIVIE - Tisser fin, en partant du féminisme communautaire. Introduction

Julieta Paredes

jeudi 25 mai 2017, mis en ligne par Dial

DIAL a déjà publié deux entretiens avec la Bolivienne Julieta Paredes, l’un en 2012, l’autre en 2013 [1]. Cette fois-ci, reproduisant l’expérience faite l’année dernière avec le livre d’Ilka Oliva Corado, publié en plusieurs livraisons [2], nous publions entre le numéro de mai et celui de juillet un bref ouvrage publié en 2010 [3] et intitulé en espagnol Hilando fino : desde el feminismo comunitario (La Paz, communauté Mujeres Creando Comunidad, avec le soutien de la Deutsche Entwicklungsdienst - Bolivie). Cela permettra d’avoir une compréhension plus fine de l’idée de féminisme communautaire qu’elle propose. L’ouvrage est composé d’une présentation, qui n’est pas reprise ici, d’une introduction, publiée ci-dessous, de 3 chapitres et d’une conclusion. Le chapitre 1 est publié dans l’article suivant. Les chapitres 2 et 3 et les conclusions sont publiés dans les numéros de juin et de juillet.


Introduction

Personne n’écrit tout seul.e. Personne ne produit des idées en partant de son nombril. Le nombril nous connecte toujours à l’autre, à la mère, et, partant de cette relation initiale, nous construisons et créons toujours dans le dialogue et en communauté.

Pour nous, le moment que vit notre pays est fortement mobilisateur car il nous a rendu l’espoir et l’espoir mobilise même les plus paresseuses. Ce moment nous appelle à défendre au lit, dans la rue, à la maison, sur les places, au parlement, au palais du gouvernement, ce à quoi nous aspirons dans nos rêves. Car c’est la première fois que nous pouvons nommer l’Espoir dans les langues de nos grand-mères et dans les diverses tournures régionales que le castillan prend en Bolivie.

Cette construction n’est pas facile car d’un côté il y a nous et nos désirs de changements et de l’autre les racismes coloniaux et leurs cinq siècles d’impunité, aujourd’hui conforté dans un néofascisme oligarchique qui fait montre de méthodes dictatoriales de terreur, d’assassinat, de disparition et de persécution de celles et ceux qui, comme nous, ne pensent pas comme eux, de celles et ceux qui ont depuis longtemps cessé de les voir comme des patrons, beaux et supérieurs.

Et la classe moyenne aurait intérêt à se regarder dans le miroir et à savoir d’où elle vient. Elle pourrait alors cesser de craindre le rétablissement de l’équilibre et de la justice au sein des sociétés, cesser de se sentir discriminée en voyant ses jardiniers, maçons, plombiers, vendeurs de glaces, boulangers devenir président, ou ses employées domestiques, lavandières, vendeuses des marchés, se convertir par le vote populaire en membres de l’assemblée constituante, ministres ou parlementaires.

Au moment où l’on prétend créer un abîme entre la campagne et la ville, entre les couleurs de peau, les façons de s’habiller et les manières de danser, au moment où des abîmes se creusent entre les cultures ancestrales et les villes modernes que nous habitons, nous leur lançons le défi de proclamer la vie…

…en une danse sauvage
qui appelle d’autres femmes et celles-ci d’autres encore
jusqu’à ce que nous soyons un bataillon
ou une armée d’amour
qui en finisse avec toutes les misères et les oppressions
nous avons cherché et cherchons encore une femme
qui, regardant le soleil,
ne ferme pas les yeux.
(Fragment du poème « Nous cherchons » de Julieta Paredes)

Nous les invitons à tresser des ponts et à tisser fin, dans ce cas, par le biais de notre travail de reconceptualisation théorique de femmes féministes. À créer un tissu d’actions qui nous permettent de nous découvrir mutuellement, de nous découvrir nous-mêmes, dans les autres et avec les autres. Ce que nous proposons est une pratique de l’altérité, la réciprocité, la complémentarité et l’autonomie.

Le contenu

Dans le chapitre 1, ce livre propose d’analyser les politiques néolibérales concernant les femmes, de dénoncer la captation et l’institutionnalisation du féminisme et des organisations sociales de femmes.

Le chapitre 2 parle de la rupture épistémologique qu’effectue le féminisme communautaire avec le féminisme occidental.

Le chapitre 3 présente un cadre conceptuel pour l’action et la lutte politique en partant du corps sexué des femmes et de sa signification dans la société et dans l’histoire. Nous réfléchissons ensuite à la question de l’espace, concept qui renvoie à la terre et au territoire, et aux nouvelles tentatives de colonisation de l’espace bolivien, au découpage du pays, en des sortes de vice-royautés néo-féodales d’oligarques de sang gris qui ont à leur service des paramilitaires, des tueurs à gage et des délinquants qui veulent nous noyer dans notre propre sang.

Ces éléments prennent sens dans notre quotidien de femmes, non seulement parce que nous participons à la lutte en tant que femmes du peuple aux côtés de nos frères et camarades, mais aussi parce que nous sommes amenées parfois à découvrir avec déception dans nos propres maisons et communautés, l’oppresseur que nous dénonçons dans les luttes populaires. Cela nous amène à réfléchir par exemple sur le fait que, nous les femmes nous apparentons à des parias, nous n’avons ni terre, ni maison, nous avons très peu de lieux que nous pouvons considérer comme nôtres, où nous pouvons nous sentir en paix et libres des violences sexuelles, physiques ou psychologiques.

Un autre élément dont traite le livre est le temps, décrivant comment le système patriarcal a toujours volé le temps des opprimées et des opprimés au bénéfice d’un petit nombre.

Sans temps pour réfléchir et analyser, sans temps pour faire et refaire notre monde – comme les petites filles qui jouent avec de l’argile à façonner en miniature ce qu’elles aimeraient dans la vie, à l’image des alasitas [4] – et, avec de grands souffles de créativité, faire fonctionner le pays avec amour, plaisir, justice et espoirs, sans temps pour nous informer, nous ne pouvons pas connaître notre situation et les façons de nous libérer. Nous devons récupérer le temps pour nous-mêmes et pour nos communautés.

Est abordée aussi la question du mouvement et de l’organisation collective, entendu comme ce qui donne à nos existences et à nos actions leur sens politique. C’est le but de notre existence, c’est reconnaître que, de toutes parts, se tissent des propositions en faveur d’une nouvelle société et, nous les femmes devons être présentes pour faire entendre notre voix et notre opinion, sachant aussi qu’au sein de ce mouvement organisé et politique, les femmes n’arrivent pas à faire valoir leurs voix, revendications et propositions.

Nous évoquons enfin la mémoire, qui, quand elle est absente, nous laisse sans ressources pour nous défendre face aux nouveautés d’un marché qui a mis nos vies en vente.

En dernier lieu, nous faisons référence à la mémoire, celle qui, lorsqu’elle fait défaut, nous laisse sans armes pour nous défendre face aux nouveautés d’un marché séducteur et violent qui a marchandisé nos vies.

Nous en remettre à notre propre mémoire, ontogénétique, et à la mémoire longue, phylogénétique, relie les rébellions, relie nos premières rébellions authentiques de wawas [5], quand nous résistions et luttions contre les normes machistes et injustes de la société aux rébellions de nos arrière-grand-mères qui ont résisté au patriarcat colonial et précolonial.

Voilà, nous avons commencé à mettre sur la table nourricière nos principaux concepts, présents dans le livre. Ce sont des concepts et des catégories qui veulent alimenter ces processus de changement, avec des réalités et des rêves qui nous empêchent de dormir.

Une dernière chose : ce livre ne prétend pas être un libre pour intellectuels, même si chaque personne qui le souhaite peut le lire, c’est plutôt un livre pour des gens qui aiment leur peuple, des femmes et des hommes activistes qui, comme nous, prétendent construire une théorie pour l’action, des révolutionnaires qui veulent transformer la réalité que nous avons reçue pour léguer un pays plus beau aux wawas qui nous interrogent de leurs regards curieux « Eh, dis-moi, quand est-ce que le pays sera comme celui dont tu me parles dans les contes ? »

Nous voulons que les concepts accompagnent et servent d’abord les femmes de Bautista Saaavedra, car c’est avec elles que nous avons tissé la trame de ces catégories qui sont devenues aujourd’hui des concepts pour un projet des femmes en Bolivie. Sur le chemin de son élaboration ont surgi des processus créatifs, nous avons osé rêver et les femmes d’Amarete, Sotopata, Curva Caalaya ont commencé à s’organiser. C’est magnifique, c’est ce que nous voulions faire !

Et après le chemin que nous avions fait, notre chère sœur féministe Evelin Ágreda, aujourd’hui vice-ministre du genre et des affaires générationnelles, aux côtés de Jenny Ybarnegaray, responsable du genre pour la coopération internationale, nous ont invitée à rédiger le cadre conceptuel des politiques publiques pour les femmes, dans les dix prochaines années. Waouh ! Nous ne nous y attendions ! Il ne reste plus qu’à leur dire grand merci mes sœurs, merci à la vie, à la lutte et merci à la Pachamama.

Femmes nos rêves
sont leurs cauchemars.

>> Lire le chapitre 1.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3412.
- Traduction de Françoise Couëdel pour Dial.
- Source (espagnol) : Julieta Paredes, Hilando fino : desde el feminismo comunitario, La Paz, communauté Mujeres Creando Comunidad, avec le soutien de la Deutsche Entwicklungsdienst (DED)-Bolivie, 2010, p. 5-11.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, la traductrice, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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[3La première édition date de 2009.

[4La fête des Alasitas, qui commence chaque 24 janvier à La Paz, est célébrée en l’honneur d’Ekeko, Dieu de l’abondance, la fécondité et la joie. À cette occasion, les personnes échangent des miniatures de ce qu’elles souhaitent obtenir pendant l’année – c’est la fête des souhaits – NdT.

[5Enfants en aymara – NdT.

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