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DIAL 3563

BRÉSIL - Lettre aux amies et amis

Xavier Plassat

samedi 23 janvier 2021, mis en ligne par Dial

Nous publions ci-dessous, comme d’habitude, la lettre annuelle que nous a fait parvenir, le dominicain Xavier Plassat, membre de la Commission pastorale de la terre (CPT) au Brésil. C’est l’occasion pour lui de partager avec nous des nouvelles du Brésil et des luttes auxquelles participe la CPT.


Aragominas, le 24 décembre 2020.

Chères amies, chers amis,

Voici que s’achève cette année 2020. Noël aura eu lieu quand vous parviendra cette missive. Un vrai miracle… quand on pense à la succession de cauchemars éveillés que cette année hors-pair nous a imposés. Vie et bonheur, mort et malheur… toutes et tous, à l’un ou l’autre moment de l’année écoulée, nous avons probablement affronté cette biblique alternative, habités de profonds sentiments d’impuissance, de révolte, de désespérance. Nous avons aussi commencé à comprendre que cette pandémie « ne tombait pas du ciel » mais exprimait un « basta » brutal et sans appel de notre vivante planète devant le traitement cruel que nous lui infligeons. Il faut nous rendre à l’évidence et accepter qu’il n’y aura pas, après cette Covid-19, un retour possible « à la normale », au business as usual.

Apocalypse

Dernier livre de notre Bible, « l’Apocalypse » tient son titre du mot grec qui signifie « Révélation » : quand le rideau tombe et que nos yeux, sans masque, peuvent voir, abandonnant leur cécité coutumière.

Un écho de l’énigmatique parabole contée par José Saramago dans son livre prémonitoire en 1995 L’Aveuglement [1] : « La peur rend aveugle, dit la jeune fille aux lunettes teintées. Vous avez raison, nous étions déjà aveugles au moment où nous avons été frappés de cécité, la peur nous a aveuglés, la peur fera que nous continuerons à être aveugles. Qui est l’homme qui parle ? demanda le médecin. Un aveugle, répondit la voix, un simple aveugle, c’est tout ce qu’il y a ici. Alors le vieillard au bandeau noir demanda : Combien faudra-t-il d’aveugles pour faire cesser une cécité. Personne ne put lui répondre. » Écho encore de cette sage interrogation du pape François dans sa Lettre encyclique Fratelli Tutti : « Pouvons-nous être en bonne santé dans un monde malade ? » Je n’ai pas besoin de conter par le menu les formes tragiques que la pandémie a prises ici, dans le Brésil de Bolsonaro, tant ce pitoyable clone de Trump a mis en scène, ad nauseam, sa nécro-politique.

Para não dizer que não falei em flores…

Je veux pointer ici quelques touches de lumière et d’espérance « Pour ne pas dire que je n’ai pas parlé de fleurs », chanson du chanteur brésilien Geraldo Vandré, écrite en 1968, alors interdite par la junte militaire, et devenue symbole de la lutte contre la dictature.

Faute de notre traditionnelle Romaria Padre Josimo, nous avons célébré une belle « Semaine de la Terre et de l’Eau, Padre Josimo » par une série de « lives » qui nous ont apprivoisés dès le mois de mai au nouveau style, virtuel, de nos rencontres « on-line ». Notre thème « Amazonie chérie : prenons soin de la vie, plantons de la résistance ! », inspiré de l’exhortation si importante Querida Amazonia du pape François, fut décliné en 7 rencontres-débats quotidiennes : 1- Résister, espérancer [2], changer ce monde ; 2- Corona : et après ça on repart comme avant ? 3- En fin de compte, c’est quoi notre « vocation » ? 4- Peuple qui lutte… lutter c’est pas un crime ! 5- Esclave d’hier, esclave d’aujourd’hui ? 6- Jeunesses, femmes : rêves et défis ; 7- Romeiros et romeiras en route vers le royaume de la vie.

Puis il y eut le film Pureza [3], du prénom de cette femme du Maranhão (État au nord du Brésil) dont le fils, Abel, au début des années 1990, part faire sa vie dans les mines d’or d’Amazonie et disparait. Cette mère, interprétée de façon éblouissante par l’actrice brésilienne Dira Paes, part à la recherche de son fils par monts et par vaux.

Intrépide dans sa quête, elle découvre les rêts de l’esclavage moderne et en fait la dénonciation méticuleuse, ouvrant le chemin à nos politiques modernes de lutte contre ce fléau. La Commission pastorale de la terre (CPT) est partie-prenante de cette histoire. Le réalisateur, Renato Barbieri, est devenu un ami. De festival en festival, au Brésil, aux États-Unis, en Angleterre, en Suisse, en Italie, en France (22e Rencontres du cinéma sud-américain à Marseille), Pureza et ses acteurs sont primés. Sous peu vous serez invités à un ciné-débat par l’une de nos amies brésiliennes en France. Complément de Pureza, Renato Barbieri a aussi réalisé le documentaire Servidão : on y découvre l’impitoyable continuité entre l’esclavage massif alimenté durant 3 siècles par le trafic de 12 millions d’Africains vers les Amériques et les formes contemporaines de mise en servitude.

La lutte contre l’esclavage moderne est un des rares chapitres sur lesquels, à ce jour, Bolsonaro n’a pas réussi à nous imposer le recul promis. L’année 2020 se soldera par la libération accumulée d’environ 1000 personnes, exploitées principalement dans l’agrobusiness. Nous ne sommes pas dupes ; beaucoup de ces pratiques de servitude resteront à jamais dans l’invisibilité : avec un chômage de près de 15% de la population et la mise en œuvre de lois rabaissant bon nombre des standards applicables (travail intermittent, durée du travail, sous-traitance sans limite, emploi informel) ou restreignant l’accès à la justice, combien se risquent encore à dénoncer ?

Black lives matter

La discrimination structurelle et historique visant jusqu’à aujourd’hui les afro-descendants – qui constituent 55% de la population brésilienne – est une réalité cruelle. Elle avait été pointée du doigt fin 2016 par la Cour interaméricaine des droits humains de l’OEA, dans l’arrêt décisif condamnant le Brésil à propos de nombreux cas d’esclavage dans la Fazenda Brasil Verde (ferme située à 300 km de chez nous) ; le dossier soumis à la juridiction interaméricaine avait été instruit par la CPT dès le début des années 2000, spécialement par Henri Burin des Roziers.

Que l’on considère la proportion de noirs parmi les 10% les plus pauvres de la population du Brésil, ou la part des tués par balles de la police (environ 6000 victimes par an), ou encore le quota d’origine afro parmi les victimes de l’esclavage moderne, on trouvera le même pourcentage : 80%.

Oui, en 2020 encore, l’esclavage au Brésil « tem cor » (a une couleur : le noir) : tel fut le thème d’une importante rencontre on-line, réalisée cette année par notre Campagne nationale contre le travail esclave. Les manifestations dénonçant les violences raciales n’ont pas manqué. Début juin, notre Commission dominicaine de Justice et Paix - Brésil a lancé une campagne sur le thème « À la maison ou dans la rue, nous voulons respirer ! », après la mort de João Pedro le 18 mai, jeune Brésilien noir, âgé de 14 ans, atteint par une balle de la police de Rio de Janeiro alors qu’il jouait à la maison, et celle de George Floyd le 25 mai, cet Afro-Américain assassiné à Minneapolis, asphyxié par un policier qui venait de l’interpeller. Ses dernières paroles, « Je ne peux plus respirer ! » pour supplier le policier de desserrer l’étau, sont les mêmes dernières paroles prononcées par João Alberto, 40 ans, noir, tabassé et étouffé par des agents de sécurité d’un supermarché Carrefour à Porto Alegre, le 19 novembre, veille de la Journée nationale de la conscience noire dans le pays.

Où atterrir [4] ?

il n’est pas nécessaire de souligner combien a pu augmenter la vulnérabilité des groupes sociaux déjà les plus exposés à ce type de violences : le gouvernement a complètement paralysé depuis deux ans la politique de réforme agraire aussi bien que la régularisation des territoires revendiqués par des populations autochtones (indiennes) ou traditionnelles (quilombolas), n’ouvrant la voie de la régularisation foncière qu’aux accapareurs des terres du domaine public ou d’occupation traditionnelle, connus ici sous le nom de grileiros, tandis qu’il s’applique à nier l’énorme désastre environnemental provoqué par son « laissez-faire, laissez-passer » généralisé : déforestation, feux de forêt, destruction de biomes précieux. Le Brésil est devenu le premier consommateur au monde de pesticides à l’hectare ; 674 nouveaux pesticides ont reçu l’autorisation de mise sur le marché entre janvier 2019 et juin 2020, sans débat ni consultation. La plupart de ces nouveaux produits sont considérés comme dangereux pour l’environnement. Ils appauvrissent les sols, contaminent les eaux et éliminent la biodiversité, multipliant les risques pour la santé des populations [5]. C’est réellement le moment de s’interroger avec Bruno Latour : « Où allons-nous atterrir ? ». Oui vraiment, ce système économique à base d’exploitation illimitée des ressources vitales n’est pas fait pour durer. Il lui faudrait plusieurs autres planètes pour continuer cette marche aberrante. Pour Bruno Latour comme pour le pape François, là est la source réelle des politiques de murailles, d’exclusion et de chasse aux migrants.

Résistance

Dans un tel contexte, la capacité de résistance, de résilience et d’inventivité des communautés rurales que nous accompagnons et soutenons avec la CPT, est à souligner particulièrement. Nous en sommes témoins à notre modeste niveau local. La solidarité paysanne a joué immédiatement quand il s’est agi de garantir à tous le minimum vital : un courant d’échanges d’aliments s’est mis en place, et le peu que nous avons pu ajouter à partir de programmes d’aide d’urgence mis en place par la CPT avec l’aide des agences ou ONG qui nous soutiennent – et que vous soutenez aussi sans doute –, n’a été qu’une goutte d’eau.

Une action en cours à laquelle vous aurez peut-être l’occasion de vous joindre prochainement : la mise-en-demeure adressée à la direction du groupe français Casino (Guichard et Perrachon, de Saint-Étienne), actionnaire principal du groupe brésilien Pão de Açucar, tous deux investis dans la grande distribution. Un article du Monde du 30 juin 2020 [6] et un documentaire de Hugo Travers tourné dans le Tocantins mettent en cause les problèmes environnementaux massifs qui touchent la région et la responsabilité du groupe [7] : « En France, Casino c’est Naturalia, Franprix, Monoprix… L’entreprise est aussi présente au Brésil et, selon l’enquête menée par plusieurs associations et des journalistes d’investigation, Casino alimente certains de ses magasins brésiliens avec de la viande de boeuf issue d’élevages qui brûlent illégalement des parcelles de forêt amazonienne [8] ». Utilisant la loi française du devoir de vigilance, un groupe d’ONG exige de Casino la mise en conformité de ses plans opérationnels avec les exigences de cette loi, pionnière, approuvée en 2017, faute de quoi, sous 90 jours, le groupe Casino sera passible de poursuites devant la justice française pour des violations constatées au Brésil (et en Colombie). La CPT est partie-prenante de cette action.

Vejo Deus em vocês ! É Natal [9] !

« Je vois Dieu en chacun d’entre vous ! C’est Noël ! » Une voix prodigieuse vient de partir vers l’autre monde. Difficile d’en retrouver la pareille… je veux parler de Pedro Casaldáliga, catalan et révolutionnaire, évêque et prophète de São Félix do Araguaia (non loin d’Aragominas, un peu plus au sud et à l’ouest, dans le Mato Grosso), avec lequel j’ai eu, des années durant, le privilège de collaborer au sein de la CPT dont il était cofondateur, avec dom Tomás Balduino.

De lui, ces mots simples et définitifs : « Ne rien avoir, ne rien emporter, ne rien demander, ne rien taire, et surtout ne rien tuer » qu’il avait choisis comme devise épiscopale en 1971. Ou encore : « Au bout de la route, ils me diront : Et toi ? Tu as vécu ? Tu as aimé ? Alors, sans rien dire, j’ouvrirai mon coeur rempli de noms ». Et puis : « Si un jour tu as un doute, choisis toujours le parti des pauvres ! »

Pour terminer, ces quelques mots avec lesquels notre CPT Araguaia-Tocantins a exprimé notre engagement le jour où Pedro nous a quittés :

« Pedro, nous continuerons à défendre les grandes causes de la vie, loin de ces nécropathes, pervers et assassins, qui tiennent les rênes du pays. Avec ta foi inébranlable, avec la force des plus petits, nous continuerons à nous tenir debout, marchant en mutirão [10] et chantant tes propres mots en romaria : « Nos vies pour cette vie, nos vies pour le Royaume ! Pour sa vie à Lui ! Lui, le martyr Jésus ! Oui : nos vies au service du règne de la Vie ! ». Pedro-notre frère, Pedro-prophète, Pedro-poète, Pedro-libérateur, continue à marcher avec nous, maintenant que tu vis ressuscité ! La nuit est plus sombre que jamais ? Eh bien ensemble, nous éveillerons l’aurore. »

Joyeux Noël ! À tous et à toutes, au nom de toute notre équipe de la CPT, un grand merci pour votre fidèle soutien !

Meu abraço ! E um feliz Ano Novo !

Xavier
xplassat chez gmail.com & +55 (63) 99221 9957


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3563.

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[2Néologisme créé par Paulo Freire : espérer ce n’est pas attendre, c’est faire advenir, c’est… espérancer.

[3Voir « FILM - BRÉSIL - Pureza, de Renato Barbieri » (synopsis et bande-annonce) – note DIAL.

[4Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, la Découverte, 2017.

[5Voyez à ce sujet le documentaire récent d’Hugo Travers, tourné dans le Tocantins et diffusé récemment en France (45 min) : https://youtu.be/j2MTzwis3SE.

[7« Sur le Front » (France 5) y a consacré un reportage télévisé de 6 min début décembre.

[8Reportage « Sur le front ».

[9« Je vois Dieu en chacun d’entre vous ! C’est Noël ! » (Pedro Casaldáliga, Noël 2019), une reprise, d’une autre façon, de la seule question qui vaille : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

[10Pratique d’entraide communautaire entre villageois pour réaliser des tâches d’intérêt général ou pour aider un voisin.

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