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AMÉRIQUE LATINE - « Ce que recherchent ceux qui émigrent vers d’autres dénominations chrétiennes, c’est de l’empathie, un accueil, une proximité ». Entretien avec Jorge Garcia Castillo, prêtre combonien et journaliste

Paolo Moiola

lundi 31 juillet 2017, mis en ligne par Dial

Dans cet entretien, Jorge Garcia Castillo et Paolo Moiola réfléchissent ensemble aux raisons de la croissance des églises évangéliques en Amérique latine [1]. Texte publié par Noticias Aliadas le 12 mars 2017.


Le père Jorge Garcia Castillo, mexicain, est missionnaire combonien et prêtre depuis 33 ans. Il a étudié le journalisme entre 1984 et 1988 à l’École Carlos Septién Garcia de México. Après six années de travail dans la revue combonienne Esquila Misional et après avoir obtenu son diplôme de journalisme avec une thèse sur Mafalda – le personnage de la bande dessinée du dessinateur argentin Joaquin Lavado « Quino » –, il s’est installé dans la province du Pérou de la congrégation des Missionnaires comboniens où il a eu une expérience pastorale dans la paroisse des Douze Apôtres, à Chorillos, au sud de Lima. Il a ensuite travaillé pendant presque huit ans en tant que directeur de la revue Mision sin Fronteras qu’il a quittée en septembre 2000 suite à cause de problèmes avec l’archidiocèse de Lima, notamment avec le cardinal Juan Luis Cipriani, ainsi qu’avec le régime d’Alberto Fujimori (1990-2000).

À son retour au Mexique en 2001 il a pris en charge une paroisse indienne à Metlatonoc (État du Guerrero), dans la sierra mixtèque, la deuxième des municipalités les plus pauvres du pays. Entre 2008 et 2016, il a travaillé à la curie générale de Rome, au Secrétariat général d’animation missionnaire. À partir de janvier 2017, il est revenu dans son pays pour y être directeur des revues Esquila Misional et Aguiluchos.

Paolo Moïola, collaborateur de Noticias Aliadas, s’est entretenu avec le père Garcia Castillo au sujet de la croissance des Églises évangéliques en Amérique latine.

Vous avez travaillé au Pérou et au Mexique. Dans ces pays vous avez pu assister à la croissance des nouvelles Églises évangéliques, en particulier celles désignées comme néopentecôtistes.

Effectivement. Je me rappelle que lors de la première visite pastorale de Jean-Paul II au Mexique (janvier 1979) et de l’ouverture de l’Assemblée de Puebla (IIIe Conférence générale de l’épiscopat latino-américain) ce problème avait commencé à être évoqué. Le Pape lui-même y a fait référence par une sorte de plaisanterie en disant que 90% des Mexicains étaient catholiques et 100% guadalupiens. En fait, le pourcentage de chrétiens non catholiques dépassait les 10%, ce pourcentage incluant les églises chrétiennes historiques, les groupes évangéliques et néopentecôtistes. En majorité, ces groupes étaient en opposition ouverte au culte de la Vierge de Guadalupe, mais il n’y a pas que ça. Les églises historiques tout autant que les « évangéliques » gagnaient du terrain et on essayait de contrecarrer leur effet par des méthodes pas toujours pertinentes. Pire encore, l’Église catholique se dispensait d’une autocritique et d’un engagement plus sérieux en faveur de l’évangélisation associé à une proximité avec le monde des pauvres et de la souffrance.

Au Pérou la situation était très semblable, mais du fait d’une crise économique, politique et sociale aiguë et du terrorisme du Sentier lumineux et l’État, les petites gens se sont rapprochées davantage des Églises évangéliques d’origine brésilienne comme « Pare de Sufrir » (« Arrête de souffrir ») – liée à l’Église universelle du Royaume de Dieu d’Edir Macedo –, entre autres.

Il était très courant de voir des groupes évangéliques fondés récemment se réunir dans des endroits d’une grande simplicité, et d’autres, plus importants, dans de grandes salles qui avaient été auparavant des cinémas, des théâtres ou des salles de spectacles. Ceci, surtout dans les quartiers pauvres de Lima ou dans les bidonvilles [où vivent des familles en situation de pauvreté ou d’extrême pauvreté [2]].

Les Églises protestantes historiques (luthérienne, anglicane, méthodiste, presbytérienne, baptiste, adventiste) tout comme les Églises évangéliques ont comme référence absolue la Bible. Cette affirmation est-elle exacte ?

Elle l’est. Toutes ont pour fondement absolu la Bible. C’est dans la façon de lire et d’interpréter le Livre sacré que réside la différence. Il me semble que les Églises protestantes historiques s’efforcent d’en faire une lecture scientifique, historique et contextualisée, souvent avec une orientation libératrice, fruit d’une lecture populaire et militante de la Parole. Une situation qui ressemble à celle des communautés ecclésiales de base, des théologiens et exégètes de ce qu’on nomme théologie de la libération.

On ne peut pas généraliser et on ne peut pas dire non plus que telle approche des Saintes Écritures est bonne et telle autre mauvaise. D’un autre côté dans les Églises historiques aussi, y compris la catholique, se pratique aussi une lecture fondamentaliste.

On rapporte que, au moins au début, les Églises évangéliques sont arrivés en Amérique latine dans le cadre d’un programme stratégique des États-Unis qui voulaient très clairement affaiblir l’Église catholique perçue comme une ennemie de leur domination dans ces pays qu’ils considéraient comme leur « arrière-cour ». La crainte principale était la théologie de la libération, l’option préférentielle pour les pauvres, l’exigence d’une plus grande justice économique. Tout cela est-il avéré ou est-ce seulement une hypothèse politique ?

C’est en grande partie vrai. Un premier moments très important est le Rapport Rockefeller de 1969 [3], après le voyage en Amérique latine du gouverneur républicain de New York d’alors, Nelson Rockefeller, en vue de déterminer la politique extérieure du président Richard Nixon (1969-74). L’hypothèse du rapport était que l’Église [catholique] n’était plus une alliée inconditionnelle des États-Unis et qu’en son sein était en gestation une révolution, qu’il faudrait contrecarrer par l’implantation d’autres églises ou confessions évangéliques.

On chercha aussi des alliés parmi les hauts dirigeants militaires formés à l’École des Amériques [aujourd’hui Institut de l’hémisphère occidental pour la coopération en matière de sécurité] qui a entraîné soldats et officiers pour combattre les groupes de gauche de filiation catholique. Un grand nombre de catéchistes, de délégués de la Parole, de prêtres et d’évêques furent assassinés au Mexique, au Guatemala, au Salvador, au Brésil, en Équateur, Argentine, Chili, etc.

Dans ce domaine la complicité d’évêques, cardinaux et nonces était pathétique et scandaleuse. Le cas le plus connu est peut-être celui du cardinal Angelo Sodano, l’actuel doyen du Collège des cardinaux, qui était l’ami personnel du criminel chilien auteur du coup d’État, Auguste Pinochet [au pouvoir entre 1973 et 1990].

Le second moment crucial coïncide avec les présidences de Ronald Reagan [1981-1989] qui crée en 1981 l’Institut Démocratie et religion pour intégrer les Églises évangéliques et financer leur prédication sur le continent afin de contrecarrer l’action libératrice et de conscientisation des autres églises.

Dans les pays d’Amérique latine, le pourcentage de catholiques est passé de 80% en 1995 à 63% en 2013 d’après l’institut Latinobarómetro. Le Centre de recherches Pew affirme également que beaucoup de catholiques ont intégré des groupes évangéliques, qui en 2014 regroupaient 19% de personnes déclarant une appartenance religieuse. Comment expliquez- vous cet abandon ? Que cherchent ces chrétiens ?

Le phénomène est très complexe. Les causes sont nombreuses et certaines d’entre elles sont structurelles. Si je ne me trompe pas, l’une des causes principales est la faible évangélisation et le peu de formation des catholiques. Nous les prêtres nous contentons en majorité d’une pastorale sacramentaire sans véritable approfondissement de la foi. À ce propos don Sergio Méndez Arceo, évêque de Cuernavaca (État de Morelos), et l’un des prêtres les plus courageux et controversés du Mexique après le Concile Vatican II [1962-1965], parlait de « chrétiens par trempage » ou chrétiens d’« état civil », héritiers d’une tradition plus que d’une foi vécue.

Ce que recherchent ceux qui émigrent vers d’autres dénominations chrétiennes c’est de l’empathie, un accueil, une proximité ; une église moins pyramidale, donnant plus d’importance au ministère et dans laquelle tous aient accès à la parole et au vote, en lien avec une appropriation du baptême et le sacerdoce collectif des fidèles. À ceci il faut ajouter un rôle central donné à la femme qui, dans le cas de l’Église catholique, est reléguée à un rôle de service de type pratique et exclue des postes à responsabilité, contrairement à d’autres églises historiques et aux dénominations plus ouvertes.

Voici ma réponse à la seconde partie de la question sur ce qu’ils cherchent : ils cherchent des solutions et des réponses aux questions de la vie quotidienne. Il y a des gens qui survivent dans des conditions de pauvreté, d’insécurité, de violence, de chômage, sans accès aux soins et sans logement. Ils recherchent une proximité affective et effective, des communautés plus engagées dans le ministère et moins pyramidales. Ils souhaitent un culte moins rigide, plus libre et spontané, dans lequel ils occupent une place centrale, au lieu d’être de simples consommateurs d’un paquet tout prêt.

Dans de nombreux pays d’Amérique latine il y a eu des scandales de pédophilie dans l’Église catholique. Dans quelle mesure ces scandales ont-ils contribué à la perte de fidèles ?

Statistiquement je ne crois pas que les chrétiens qui ont abandonné l’église pour ce motif soient nombreux. Malgré ses péchés et ses contradictions – dans certains cas plus que de péchés il faudrait parler de délits – l’Église catholique continue à être l’une des institutions les plus crédibles, ce qui n’empêche pas que son ascendance morale et spirituelle soit affectée par le scandale de cas comme ceux que vous mentionnez.

Heureusement beaucoup de gens placent en Dieu et en Jésus leur foi et leur confiance, et cela leur permet de rester dans l’église malgré tout. Pour les gens simples, moins instruits peut-être, ce n’est pas difficile de pardonner la conduite scandaleuse de prêtres, religieux et ecclésiastiques. Parmi les cas les plus retentissants se trouve celui des Légionnaires du Christ, congrégation religieuse fondée par [le prêtre mexicain] Marcial Maciel et des laïques appartenant à Regnum Christi qui continuent à bénéficier de l’appui et la sympathie de beaucoup de gens qui les ont toujours soutenus.

Malgré cela l’Église catholique a, auprès des victimes, un devoir de réparation et d’accompagnement, elle doit en être proche et réparer dans la justice les torts causés. Tout a des limites et la patience des gens aussi. Il faudrait agir d’urgence avant qu’il ne soit trop tard et que n’advienne un exode massif.

Comment les nouvelles Églises évangéliques attirent-elles les fidèles ? Quelques-uns me viennent en mémoire : la théologie de la prospérité, la promesse de guérisons miraculeuses, la capacité à convaincre les personnes par l’utilisation des moyens de marketing des plus modernes…

La réponse est en bonne partie dans la question. Pour moi, le problème réside dans l’intention qui est derrière ces « théologies », qui est l’intérêt de pasteurs sans scrupules. Un des cas les plus fameux est celui du prêtre Cash Luna [au Guatemala], qui s’est enrichi jusqu’à un niveau incroyable en exploitant la foi, et bien souvent, l’ignorance et la bonne foi de ses fidèles.

Les promesses de prospérité, de guérisons miraculeuses, et bien d’autres sont très fructueuses. Les gens qui n’ont pas accès aux soins, ni au niveau public ni au niveau privé, place ses derniers espoirs dans des thaumaturges de toutes sortes qui accompagnent leurs rituels d’éléments qui touchent la sensibilité et l’émotivité des gens. Cela n’est pas limité au domaine évangélique. J’ai moi-même été témoin de ce qui se passe lors des fameuses messes de guérison à l’occasion desquelles on organise un marché du sacré avec des ventes d’huiles et d’eau bénites, de livres, de CD, de vidéos du thaumaturge de service et une infinité d’objets de dévotion.

En Amérique latine les pauvres, les plus humbles, ont été plus attirés par la théologie de la prospérité que par la théologie de la libération.

Je crois que les pauvres, pas tous évidemment, ont été plus attirés par la théologie de la prospérité que par la théologie de la libération du fait même de leur situation de pauvreté, de souffrance et d’exploitation séculaires. Les promesses de prospérité sont plus tentantes, du fait de leur immédiateté, que l’espoir proposé par la théologie de la libération, qui est un processus lent, graduel, douloureux et conflictuel où l’on termine souvent en payant de sa propre vie.

C’est plus facile d’attendre une solution venue d’en haut [de Dieu] que de travailler avec lui à faire tomber les obstacles et à créer de nouvelles structures où règnent la paix, la justice, l’équité.

Entrer dans la dynamique de la vraie foi – proposée par la théologie de la libération – a un prix élevé que tous ne sont pas disposés à payer. Souvent le témoignage des martyrs et des prophètes, au lieu d’encourager et de stimuler, fait peur. On ne veut pas finir comme eux.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3420.
- Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
- Source (espagnol) : Noticias Aliadas, 12 mars 2017.

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[2Les précisions entre crochets sont de Paolo Moiola.

[3Voir DIAL 479 - « ÉQUATEUR - Les sectes et le rapport Rockefeller » – note DIAL.

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