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AMÉRIQUE LATINE - Entretien avec Ariel Goldstein : « L’alliance des évangélistes avec les gouvernements devient dangereuse ». Seconde partie

Daniel Satur et Valeria Jasper

mercredi 29 décembre 2021, mis en ligne par Dial

Début mars 2021, La Izquierda Diario a publié un entretien avec le sociologue argentin Ariel Goldstein, qui conduit des recherches sur les églises évangélistes. Le chercheur y décrypte les ressorts de leur croissance et de leurs liens avec les gouvernements dans différents pays du continent.


→ La première partie de cet entretien a été publiée dans le numéro de novembre 2021.

Dans le livre Pouvoir évangéliste tu montres que, d’une certaine façon, avec leur vision entrepreneuriale, les évangélistes sont profondément liés, à la fois pour des raisons de coexistence et de convenance, avec les populismes de droite et de centre-gauche. Par exemple avec Lula, avec le chavisme, Maduro en particulier. Comment est-il possible de faire le saut de la droite néolibérale vers ces autres expressions politiques ?

Ce qui caractérise ces groupes c’est de donner une structure et une base sociale à des leaders qui n’en ont pas toujours, qui viennent d’un type de campagne plus fondée sur leur personne. Par structure il faut entendre les médiations pour construire un mouvement politique, aller vers des groupes de la société plus importants. C’est aussi la particularité de ces leaders, outre le fait qu’ils ont très souvent une tendance autoritaire, indépendamment du fait qu’ils soient de droite ou de gauche.

Maduro, Trump, Fujimori, Bolsonaro, Ortega sont des leaders qui sont en lutte contre les acteurs traditionnels de la société et qui trouvent dans ces groupes un appui pour rester au pouvoir, outre l’armée bien évidemment. Même López Obrador, dont le parti est petit, a conclu, lors de sa campagne, un accord avec Rencontre sociale, qui est un parti évangéliste, pour accéder à la présidence.

Alors qu’avec la droite il semblerait qu’il s’agisse d’alliances plus stratégiques car ils partagent davantage de valeurs, cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas établir des alliances plus tactiques, comme ils l’ont fait avec Lula ou Dilma Roussef. C’est une alliance de convenance mutuelle.

En quoi consisterait cette convenance ?

Ces groupes se développent à la chaleur de l’État, grâce à des subventions, des avantages, en intervenant dans les politiques sociales, en faisant un travail social, au niveau territorial. Je considère que ces églises marchent sur deux pattes que constituent le pouvoir territorial et le pouvoir médiatique, et cela se transforme ensuite en politique.

En Argentine, que penses-tu du développement des évangélistes ?

Je m’efforce d’analyser le cas argentin à la lumière de ce qui se passe dans d’autres pays. Je crois que l’Argentine se situe entre le Brésil et l’Uruguay, qui sont comme les deux extrêmes dans la région. Le Brésil est le modèle de développement le plus réussi pour l’évangélisme, en harmonie avec le gouvernement, avec la présence du Front parlementaire évangéliste (qui dispose de 200 députés et huit sénateurs) et de TV Récord (le deuxième média le plus important du pays). Et de l’autre côté, l’Uruguay qui est la seule société de la région où la chute du nombre de fidèles catholiques ne s’accompagne pas d’une augmentation du nombre des évangélistes mais plutôt de l’athéisme. À titre d’exemple le Frente Amplio [Front ample] est parvenu à poser pour principe que les pasteurs sont en charge de leur église et que l’État s’occupe de la politique sociale.

En Argentine ces églises se sont développées au niveau territorial et je crois qu’elles vont continuer à le faire dans les années qui viennent, surtout dans le contexte de cette crise sociale et économique tellement profonde. Elles ont une présence médiatique d’une relative importance dans certains moyens de communication (elles possèdent des chaînes à elles). Mais au niveau politique elles ne sont pas encore parvenues à ce que la force qui est la leur au niveau territorial se traduise en pouvoir politique. La candidature de Gómez Centurión [1] n’est pas parvenue à peser de façon significative, au-delà de quelques provinces comme le Chaco ou Misiones.

Dans la province de Buenos Aires le péronisme a commencé à tisser des alliances. Par exemple à La Matanza avec le Secrétariat au culte instauré par Verónica Magario lorsqu’elle était intendante. Le péronisme, plus que d’autres expressions politiques, se préoccupe et s’occupe de voir comment bien s’entendre avec les églises évangélistes.

Le péronisme travaille au niveau territorial avec les classes populaires. Sa base est, principalement, la province de Buenos Aires. Et il est évident que les églises y connaissent une croissance importante. Il existe clairement une préoccupation de créer des liens et d’entrer en relation. Dans le livre je parle de la création du Conseil évangéliste justicialiste dont a fait partie Guillermo Moreno par exemple. En outre, il existe un lien historique du péronisme avec la religion, avec l’Église catholique.

En m’éloignant un peu de la question on peut penser au parti Colorado du Paraguay et à son lien avec l’Église catholique. Aujourd’hui ce lien existe aussi avec les églises évangélistes autour d’un projet politique conservateur. On peut se demander pourquoi différents groupes péronistes ne pourraient pas établir des alliances de ce genre avec les églises évangélistes. Mais même si ces liens existent c’est un phénomène qui ne s’est pas encore développé en profondeur.

Dans quelle mesure les pasteurs jouent-ils un rôle « substitutif » des évêques d’autrefois dans les mouvements en faveur des coups d’État ou qui cherchaient à déstabiliser des gouvernements tombés en discrédit ou souffrant d’un déficit de légitimité ? Tu dis que les pasteurs commencent de tous côtés par être candidats à des élections et s’autonomisent ensuite vis-à-vis des structures partisanes.

Ce que j’observe, c’est une affinité. J’établis même un lien avec les cas d’abus sexuels qui existent aussi dans ces églises aussi. Car il y a toute une idéalisation de la personne du pasteur en tant que « leader », avec une une relation hiérarchique, asymétrique. C’est une relation de pouvoir qui se termine souvent en abus et en autoritarisme.

Aux États-Unis, à propos d’un des leaders évangélistes mort il y a peu, se sont fait jour des dénonciations d’abus sexuels. C’était quelqu’un qui était proche de Mike Pence, vice-président de Trump. Il y en a des milliers comme lui. Lorsque ces abus sont à l’origine de conflits avec les fidèles, on leur demande de ne pas dénoncer les faits car de nombreux croyants vont être déçus vis-à-vis de ce que le pasteur représente ; on rejette alors la faute sur l’autre. Cette relation de soumission qui existe dans nombre d’églises se transfère ensuite dans l’espace politique. Ces micro-autoritarismes qui existent dans les églises se traduisent ensuite dans des alliances politiques, dans des projets autoritaires. Voilà le lien que je vois.

Pourquoi crois-tu que les cas d’abus sexuels des pasteurs évangélistes sont moins connus ou moins dénoncés que ceux des curés catholiques ?

Peut-être que les médias ne leur donnent pas autant d’importance mais si on tape sur google « abus sexuels – pasteur » c’est impressionnant, il y a constamment des informations venues de tous côtés, Brésil, États-Unis, Mexique, c’est systématique. Je ne suis pas en train de dire que tous les pasteurs commettent des abus sexuels mais que des cas d’abus de pouvoir, et d’abus sexuels aussi, apparaissent en permanence. C’est quelque chose de plus profondément enraciné qu’on ne le croit.

Nous ne pouvons pas ne pas t’interroger sur l’avortement et « l’idéologie du genre », les batailles historiques pour lesquelles les églises évangélistes sont mobilisées depuis des années. Par-delà l’aspect théologique, qu’y a t-il en jeu pour ces églises dans cette espèce de croisade furieuse ?

Il me semble que ce qui est en jeu c’est un modèle familial, ce que doit être la société, la vie quotidienne des gens. C’est une bataille pour la définition du sens commun dans la société, sur comment elle doit s’organiser. Et pour ces groupes la famille, entendue en termes traditionnels, a un rôle très important. Les pasteurs se présentent comme modèle de famille réussie et traditionnelle. Et l’église est souvent présentée comme une grande famille.

On peut citer le cas du pasteur Osvaldo Carnival de l’église Cathédrale de la foi, d’Aciera [2], qui est un de ceux qui s’exprime le plus contre l’avortement, qui dit « nous sommes une grande famille ». Cela fait partie des croyances sur lesquelles s’appuie ce mouvement religieux de l’évangélisme.

Les mouvements féministes, les groupes qui cherchent à metttre sur le tapis d’autres problématiques sont attaqués par ces courants religieux qui les perçoivent comme des menaces. Apparaissent ici des alliances qui n’impliquent pas seulement les groupes évangélistes mais aussi des groupes catholiques conservateurs. Sur ce point, et même si la concurrence pour les fidèles est forte, ils ont des visions communes.

Depuis de nombreuses années, en Argentine et dans d’autres pays, prend de l’ampleur la campagne en faveur de la séparation de l’Église et de l’État. Logiquement pour des raisons historiques et de poids, la campagne est dirigée envers la religion catholique et ses privilèges multiples, légalisés et même constitutionnels. Crois-tu que cette campagne, sous certains aspects, concerne aussi les églises évangéliques ?

Je crois que oui. Je le dis dans le livre. Je crois qu’il faudrait établir une série d’accords, de consensus, entre les secteurs de gauche, du centre et même de droite qui aient une perception de la nécessité de la laïcité de l’État, afin de mettre des limites, par exemple aux licences de radiodiffusion dont disposent ces églises. Et il faut aussi établir une différence entre les politiques sociales de l’État et ce que font ces églises, qui sont deux choses qui ne devraient pas être mélangées.

Dans de nombreux pays, l’État donne de l’argent directement aux églises pour qu’elles fassent le travail social, qui est ainsi externalisé, et ces églises se développent énormément. Une fois que ces églises sont installées, il est très difficile de s’en débarrasser. Un anthropologue brésilien disait que « les églises sont un État social parallèle ». Et ça, c’est dangereux. Il faut continuer à réfléchir à cette question car, comme nous le voyons au Brésil et dans d’autres pays, ces églises pénètrent progressivement l’État et se rendent maîtres d’éléments de politique publique. Et ceci constitue un recul.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3286.
- Traduction d’Annie Damidot pour Dial.
- Source (espagnol) : La Izquierda Diario, 6 mars 2021.

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[1Juan José Gómez Centurión, candidat aux élections présidentielles de 2019, est arrivé en cinquième position – note DIAL.

[2Alianza Cristiana de Iglesias Evangélicas de la Republica Argentina – Alliance chrétienne d’églises évangélistes de la République argentine – note de La Izquierda Diario.

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