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DIAL 3602

PARAGUAY - Expulsions : ce n’est pas un pays pour les Indiens

Andrés Colmán Gutiérrez

jeudi 27 janvier 2022, mis en ligne par Dial

En novembre 2020, DIAL publiait un article présentant les mobilisations des petits paysans à Asuncíon contre la spoliation de terres et l’expansion de l’agro-industrie [1]. Les communautés indiennes font elles aussi les frais de la collusion entre les grands producteurs de soja et l’État et les expulsions violentes se multiplient. Article d’Andrés Colmán Gutiérrez publié le 23 décembre 2021 sur le site de l’hebdomadaire uruguayen Brecha.


Pour favoriser les producteurs de soja, 725 familles de 12 communautés indiennes ont été expulsées avec violence de leurs terres ancestrales au cours des derniers mois. Le rêve de la Terre sans mal est plus que jamais inaccessible.

Ils sont arrivés à l’aube du jeudi 4 novembre à bord de plusieurs camions et véhicules de patrouille, soit environ une centaine de policiers armés jusqu’aux dents pour affronter les membres de 24 familles indiennes de l’ethnie avá guaraní, composées principalement de femmes et d’enfants. La communauté est connue sous le nom de Ka’a Poty 1 (« fleur d’herbe de maté », en guaraní), mais l’endroit est appelé colonie Tape Yke (« au bord du chemin ») et fait partie du district d’Itakyry, dans le département de l’Alto Paraná.

Les habitants ont tenté de résister et de défendre une partie des 1 364 hectares correspondant à la propriété 1628, liste 1933, qui avaient été acquis par l’Institut paraguayen des affaires indiennes en 1996 et dont le titre de propriété a été inscrit dans les registres publics en 2008 pour être remis à la communauté. Mais la supériorité numérique des policiers a finalement eu raison des familles, qui se sont résignées l’expulsion. C’est l’ex-procureure de Ciudad del Este, Liz Carolina Alfonzo, qui affirme également être propriétaire des terres avec plusieurs producteurs de soja, qui a mené l’opération.

« Ils nous avaient déjà délogés d’une manière très violente une première fois, en juin, n’hésitant pas à frapper les gens, brûler nos habitations, détruire nos cultures et démolir même le temple et l’école. Ils ne nous ont même pas permis de sauver les repas des écoliers. Ils nous ont poussés vers la berge de l’Acaray, exposés aux intempéries », raconte Marta Díaz, dirigeante de la communauté. « Cette fois-là, à cause de la violence, une femme a perdu son bébé quelques jours après et un enfant a contracté une pneumonie ».

Dans un rapport public publié sur le blog kaapotyresiste.medium.com, les habitants racontent : « Les agents de police et les gardes privés ont détruit les 30 habitations de notre communauté, l’école élémentaire n° 8278 “du 12 août”, reconnue par le ministère de l’éducation et des sciences, et que fréquentaient des enseignants et 48 élèves, dont des enfants, des jeunes et des adultes, et le (jeroky aty (salle communautaire). Ils ont aussi détruit environ cinq hectares de plantations de manioc, pommes de terre, cannes à sucre, ananas, les bananeraies et plants de kumanda yvyrai, tous les potagers familiaux où poussaient laitues, tomates, carottes, choux, piments, oignons, radis, la serre de 20 mètres par 100 mètres, construite avec le soutien du gouvernement de l’Alto Paraná. Notre communauté était parvenue à passer un accord avec ce gouvernement pour vendre les excédents de légumes produits. »

Et de poursuivre : « Pendant l’opération d’expulsion, les forces de police nous ont interdit de sortir nos affaires, même la nourriture. Les familles de notre communauté ont été privées de tous leurs biens : les lits, tables, armoires, ustensiles et couverts, tous les livres, cahiers et fournitures des enfants d’âge scolaire, le petit moteur et la citerne d’eau qu’elles possédaient, les cuisinières, les carafes, les plaques pour les fourneaux qu’elles avaient réussi à se procurer, tous les téléviseurs et réfrigérateurs, une moto pour dame et une moto qui avait son démarreur démonté, les chaises et tables de l’école. »

Les Indiens de Ka’a Poty se sont installés sous des tentes de fortune sur la Place d’armes d’Asunción, en face du bâtiment du Congrès, pour faire connaître leur situation. Après plusieurs marches et mobilisations, ils ont obtenu que la juge Alejandra Magalí Zavala leur accorde une mesure conservatoire d’urgence, qui leur a permis de réintégrer leurs terres. Mais leur bonheur n’a duré que deux mois à peine ; en effet, les particuliers et les entreprises qui réclament les mêmes terres, munis de titres censés attester l’existence de propriétés correspondant aux mêmes superficies – situation irrégulière très courante au Paraguay – ont réussi à ce qu’une autre juge émette un nouvel ordre d’expulsion, exécuté très rapidement, à l’encontre des Indiens, de nouveau réduits à vivre dans des cabanes précaires sur l’historique Place d’armes.

Récemment, la communauté indienne avá guaraní de Ka’a Poty a déposé plainte contre l’État paraguayen auprès des Nations unies et de la Direction des droits humains de la Cour suprême de justice, pour expulsion illégale et violation des droits humains.

Il n’y a pas de Terre sans mal

Une des utopies mythiques les plus reconnues des peuples indiens du Paraguay est la quête du paradis sur terre. « Les Tupi-Guaraní rêvaient de l’Yvymarae’ÿ, la prodigieuse Terre sans mal, où le maïs pousse tout seul et les êtres humains sont immortels. Pour cette raison, ils faisaient partie d’un peuple en exode permanent. Les karai, chamanes possédant suffisamment de pouvoir pour se rendre invisibles, ressusciter les morts et rendre la jeunesse aux femmes, étaient ceux qui maintenaient vivante la flamme de l’espoir de parvenir un jour à l’éden mythique », explique l’écrivain et poète guaraní Mario Rubén Álvarez. L’Yvymarae’ÿ, comme l’indique l’anthropologue Hélène Clastres dans son ouvrage La Terre sans mal : le prophétisme tupí-guaraní [Seuil, 1994], est un lieu privilégié, indestructible, où la terre produit par elle-même ses fruits et d’où la mort est absente. »

Actuellement, la Terre sans mal ne cesse de s’éloigner pour les peuples indiens. On peut lire dans un rapport de la Coordinatrice pour les droits humains au Paraguay (Codehupy) : « Au cours des derniers mois, on a dénombré au total 12 expulsions, nombre supérieur à celui enregistré dans le monde paysan. En outre, des civils armés ont participé à au moins six d’entre elles. En tout, elles ont frappé 725 familles, avec parmi elles des enfants et des adolescents. »

En plus du cas de la communauté Ka’a Poty de l’Alto Paraná, le 18 novembre 2021, la police a délogé 70 familles mbya guaraní de la communauté Hugua Po’i, à Raúl Arsenio Oviedo, dans le département de Caaguazú. « Elle a brûlé leurs fermes, leurs cultures et l’opy, qui est la maison sacrée des Mbya », peut-on lire dans le média numérique El Surtidor. « Cette destruction fait du tort aux mères, à qui il incombe de soigner et nourrir la famille. Certaines se sont retrouvées avec leurs enfants en pleurs dans les bras sur le bord de la route, sous la pluie. Un huissier de justice a apporté l’ordre d’expulsion aux familles, sous la protection de policiers, de casques bleus, d’un camion lanceur d’eau et d’un hélicoptère. Les terres sont réclamées par l’entreprise nommée Sociedad Civil Tres Palmas, mais la communauté revendique ces terres comme leurs terres ancestrales. Selon elle, ce lieu abrite aussi le cimetière de ses ancêtres. Les familles ont accusé l’ancien édile local Eddy Neufeld Hildebrand d’être impliqué dans l’opération. La communauté mbya de Loma Piro’y, dans le même district, avait dénoncé le même fait lorsqu’elle a été expulsée en décembre 2020. »

Entre autres cas avérés, la Codehupy mentionne l’expulsion de plusieurs familles mbya guaraní, sous la responsabilité du Procureur et de la Police nationale, le 28 octobre à Tavaí, dans le département de Caazapá. Autre affaire retentissante, l’expulsion violente de 15 familles indiennes de la tekoha guasu (« grande maison ») Yvypyte, du village de Paĩ Tavyterã, le 28 juillet, conduite par un groupe de civils armés engagés par des éleveurs et des producteurs de soja, dont il n’est pas exclu qu’ils aient des liens avec le narcotrafic.

Les expulsions se sont intensifiées depuis que le Congrès national a approuvé, en septembre 2021, la loi n° 6830/2021, qui modifie l’article 142 de la loi n° 1160/1997 du Code pénal. La modification a porté à dix ans la peine d’emprisonnement maximale pour délit d’occupation d’un immeuble d’autrui. Selon la Codehupy, ce nouvel élément juridique est actuellement utilisé pour « étendre la criminalisation de la lutte pour la terre ».

Le grand nombre de cas d’expulsions violentes a conduit les évêques et autres instances de l’Église catholique à se servir des célébrations de la Vierge de Caacupé, pendant la première semaine de décembre, pour se prononcer avec force contre de tels faits. « Il est regrettable de voir que la dignité et les droits territoriaux des véritables détenteurs de ces terres, c’est-à-dire les premiers habitants de ce qui forme aujourd’hui le Paraguay, sont piétinés et bafoués avec l’appareil d’État, toujours au service des propriétaires terriens, de l’agro-industrie, des multinationales et, bien sûr, du narcotrafic et de la narcopolitique », a déclaré sœur Raquel Peralta, présidente de la Confédération des religieux du Paraguay (Conferpar).

Intervention de Sœur Raquel Peralta, membre de la Congrégation des Sœurs missionnaires servantes de l’Esprit Saint et actuelle présidente de Conferpar sur la 2e expulsion de la communauté de Cerrito de Arroyo Guazu dans l’Alto Paraná

La Conférence épiscopale paraguayenne a diffusé une lettre ouverte destinée aux autorités dans laquelle elle met en question les expulsions de communautés, exige le respect du droit à la terre et recommande d’abroger la loi qui criminalise l’occupation d’immeubles. « Les épisodes récents soulèvent notre indignation, raison pour laquelle nous exhortons les autorités nationales à préserver les droits des peuples autochtones dans notre pays et le droit à la terre de nos compatriotes. Au nom de la justice que tous méritent, exempte de toute décision arbitraire, nous demandons une révision des jugements rendus », ont indiqué les évêques.


Avec la dirigeante Kuña Ñembo’ete

« Nos droits en tant qu’Indiens ne sont aucunement respectés »

Son nom « blanc », pour la bureaucratie paraguayenne, est Marta Díaz, mais son nom indien ka’aguy gua (« de la montagne ») est Kuña Ñembo’ete (« femme vraie »). Elle est la principale dirigeante de la communauté Ka’a Poty, chassée de ses terres à deux reprises. Elle reçoit Brecha à Asunción devant une pauvre masure en toile installée sur l’historique Place d’armes, face au siège du Congrès, lieu à partir duquel elle prend régulièrement la tête de manifestations dans les rues de la ville pour réclamer qu’on leur rende leur place dans le monde.

« Ils ne respectent pas nos droits. Ce sont des particuliers, des producteurs de soja, certains de nationalité brésilienne, qui revendiquent la terre que l’Institut national de l’Indien avait achetée pour notre communauté. Nous avons un titre de propriété et eux aussi disent détenir des titres sur la même terre. Dans ce cas, le droit des peuples autochtones devrait prévaloir, mais comme ils sont très riches et qu’ils ont du poids sur les autorités, la justice et la police n’écoutent qu’eux et nous jettent dehors comme des bêtes », explique Marta.

Près de là, les enfants jouent dans la boue. Il est tombé une grosse pluie d’été et la place est pleine de boue, comme un toril. La pauvreté extrême contraste avec le luxe du bâtiment moderne du Congrès en forme de disque que l’on appelle, pour plaisanter, la soucoupe volante.

« Ceux qui nous font expulser sont 12 particuliers et entreprises qui se disent propriétaires de notre terre. L’un d’entre eux est une ancienne procureure, Liz Carolina, qui gère la Justice comme si elle lui appartenait. S’y ajoute de grands entrepreneurs, producteurs de soja. Ce sont eux qui commandent dans notre pays. Sur ces terres ont vécu nos aïeux. Ce droit n’est pas pris en considération. Ils viennent brûler nos maisons, détruire nos cultures. Nos droits en tant qu’Indiens ne sont aucunement respectés », déplore Marta, qui assure qu’ils ne vont pas se rendre, qu’ils vont continuer à se battre. Dans un autre lieu public à proximité, sur la place Uruguaya, on rencontre des Indiens mby’a guaraní, également chassés de leurs communautés, dans le département de Caaguazú. Ils sont à la vue de tous, mais c’est comme s’ils étaient invisibles.


 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3602.
 Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
 Source (espagnol) : site de l’hebdomadaire Brecha, 23 décembre 2021.

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