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DIAL 3623 - Entretien avec Socorro Martínez Maqueo

AMÉRIQUE LATINE - Foi et politique : Le point de vue des communautés ecclésiales de base

Lautaro Rivara

jeudi 30 juin 2022, mis en ligne par Dial

DIAL publie régulièrement des textes sur les activités et évolutions des communautés ecclésiales de base en Amérique latine [1]. Cet entretien de Lautaro Rivara avec Socorro Martínez Maqueo, coordinatrice de la Coordination continentale des communautés ecclésiales de base (ALAI, 13 avril 2022) nous donne l’occasion d’en reparler.


ALAI s’est entretenu avec Socorro Martínez Maqueo, coordinatrice de la Coordination continentale des communautés ecclésiales de base. Nous avons parlé de la religiosité populaire de notre Amérique, des liens entre la foi et la politique, de la papauté de François et de la croissance vertigineuse du néo-pentecôtisme dans la région.

La théologie de la libération latino-américaine était un courant politique et théologique de grande influence et de poids dans les années 70 et 80. Les évêques, les laïcs et les communautés chrétiennes se sont tournés massivement vers divers projets politiques émancipateurs, avec notamment une participation notable à la révolution sandiniste de 1979 et à plusieurs organisations politico-militaires en Amérique du Sud et en Amérique centrale. À son tour, la pastorale dans les communautés rurales et dans les périphéries urbaines a favorisé l’émergence de mouvements qui sont, jusqu’à aujourd’hui, parmi les principaux mouvements populaires de la région.

Soucieuse de sa vocation et de son influence, la CIA elle-même, sous l’administration de Ronald Reagan, en est venue à définir ce courant comme « une doctrine politique masquée en croyance religieuse », déclarant qu’avec elle « la doctrine marxiste s’était infiltrée dans le phénomène religieux ». Aujourd’hui, loin de ces temps de radicalisation des bases chrétiennes, l’initiative semble être du côté des secteurs des théologies mercantiles et conservatrices – nées aux États-Unis – telles que la « théologie de la prospérité » et les grandes « églises électroniques ». Une chose est sûre : les classes populaires d’Amérique latine et des Caraïbes sont fermes dans leur foi, et aujourd’hui comme hier, la religiosité et la théologie sont à nouveau des terrains concrets de débat.

Pour en apprendre davantage sur l’histoire et l’actualité des communautés ecclésiales de base, qui constituent l’unité vivante et élémentaire de ce processus animé par la théologie de la libération, nous nous sommes entretenus avec Socorro Martínez Maqueo, coordinatrice de la Coordination continentale des communautés ecclésiales de base, qui rassemble des communautés de plus de 20 pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Nous avons parlé avec elle de notre religiosité populaire latino-américaine, des liens entre la foi et la politique, de la papauté de François et de la croissance vertigineuse du néo-pentecôtisme dans la région, entre autres sujets.

Que sont les communautés ecclésiales de base et comment agissent-elles ? 57 ans après le Concile Vatican II, quelle est leur présence et leur extension en Amérique latine et dans les Caraïbes ?

Les communautés ecclésiales de base (CEB) proviennent du renouvellement du Concile Vatican II, où l’Église a développé sa propre vision d’elle-même et s’est reconnue comme « peuple de Dieu ». En Amérique latine, l’« atterrissage » postconciliaire a été beaucoup plus concret que dans d’autres régions : ici, les conclusions ont été prises très au sérieux.

Les CEB ont émergé, en partie, à l’initiative du Concile, mais elles ont été surtout marquées par le contexte des années 60 et 70. Les communautés n’ont pas émergé par décret de la Conférence de Medellín [2], qui a réuni l’épiscopat latino-américain. Il existait déjà de nombreux mouvements pastoraux très vivants, innovants et créatifs, qui furent ensuite qualifiées de CEB ou, mieux encore, de communautés chrétiennes de base. Bien que les communautés naissent de ces pastorales, il est vrai que c’est à Medellín qu’elles émergent avec leur identité, reconnues comme telles, comme un premier niveau de cohésion ecclésiale, mais surtout reconnues comme des expériences communautaires nécessaires pour vivre la foi chrétienne. C’est là aussi qu’est indiqué que les CEB doivent être « de taille humaine », petites, communautaires, familiales, etc.

Les communautés naissent fondamentalement comme un prolongement de l’activité de Jésus, c’est-à-dire des communautés chrétiennes historiques. Les CEB sont par essence la plus petite expression de la communauté chrétienne, composées de pauvres, comme dans l’Évangile. Pourquoi de pauvres ? Parce qu’en eux l’Évangile résonne davantage, parce que ce sont eux qui ont accueilli l’activité du Jésus historique, ce qui ne signifie pas que ces communautés soient interdites aux autres classes sociales.

Divers courants continuent de penser le phénomène religieux comme un vestige du passé, comme un irrationalisme ou comme un phénomène strictement aliénant, espérant que se produise un jour le « désenchantement du monde » si souvent mentionné mais jamais prouvé. Quelques jours avant Pâques, célébration centrale du christianisme, comment la foi est-elle vécue dans les communautés et parmi les humbles d’Amérique latine et des Caraïbes ?

Je dirais que nous vivons un moment de transition historique : quand il y a beaucoup de changements au niveau économique et culturel, il y a aussi des changements au niveau religieux. Les gens de notre région ont une expérience très profonde de Dieu, qui s’exprime de différentes manières. Il y a une confiance en Dieu qui est très unique, et qui donne beaucoup de sens à la vie, à une vie passée au milieu de nombreuses difficultés comme celles qui pèsent sur les pauvres. Les expressions religieuses sont modifiées, mais l’expérience de la foi demeure. Pourquoi les communautés ecclésiales persévèrent-elles là où d’autres ne le font plus ? Elles le font parce qu’elles croient, parce qu’elles ont confiance que Dieu marche aux côtés des pauvres. Cela les pousse à continuer, même sans résultats immédiats.

Dans les CEB, le peuple pauvre qui se rassemble, se soutient, partage cette foi, est fondamentalement solidaire. Les façons dont cette foi s’affirme peuvent devenir déconcertantes. Parfois, les expressions de la foi restent dans des traditions qui ne semblent pas engendrer la vie. Les gens n’abandonnent pas la religiosité populaire, mais ils lui donnent une autre dimension : les gens rassemblés dans le village, dans la communauté, dans le quartier, reprennent une tradition en la qualifiant à leur manière.

Il est difficile de comprendre l’histoire de l’Amérique latine et des Caraïbes sans penser aux liens entre la foi et la politique. Les processus révolutionnaires tels que ceux du Nicaragua ou du Salvador sont incompréhensibles sans la participation massive des chrétiens de base, des évêques, des laïcs et des communautés en général. Quel est le lien entre la pratique ecclésiale et la lutte sociale aujourd’hui ?

Il y a clairement un lien : les communautés ont fait l’objet de nombreux questionnements en raison de leur engagement social. De toute évidence, il y a eu aussi des hauts et des bas historiques. La question est de savoir ce que nous pouvons faire, ce que nous faisons pour changer cette situation sociale injuste. Il ne s’agit pas tant de se mettre à « faire de la politique », mais d’avoir un agir, une influence politique. Les CEB sont nées controversées et engagées. Bien sûr, aujourd’hui, le panorama n’est pas celui des années 70 et 80.

Je vois, par exemple, comment au Mexique nous avons été envahis par les cartels de la drogue, le crime organisé, la violence. En d’autres termes, la situation est différente. Si vous êtes un chrétien engagé, vous vous situez dans ce contexte d’une manière différente. Les communautés sont un mouvement social, un mouvement populaire. Bien que nous ayons eu des périodes de retrait, de perplexité.

Par exemple, lors des rencontres que nous avons eues ici au Mexique, dans presque toutes les circonstances nous avons soutenu une cause sociale : quand il y a eu une grève des enseignants, nous étions avec les enseignants et nous avons manifesté. Lorsqu’on a tenté d’installer une centrale nucléaire, nous étions là. Les gens reconnaissent le soutien qu’apportent les communautés. Nous ne sommes pas et ne prétendons pas être l’avant-garde des mouvements sociaux. Nous apportons une aide humanitaire. Lorsque le mouvement a eu lieu à Oaxaca [3], nous étions sur les barricades, mais nous nous occupions de la nourriture, des soins en général. Nous soutenons, nous appuyons, nous facilitons le développement de ces luttes. Nous avons soutenu de nombreux autres processus, comme ceux des migrants ou ceux des 43 disparus d’Ayotzinapa [4]. Je pense qu’il y a un lien nécessaire entre la foi et la politique ; cette partie de notre identité se joue dans l’engagement pour la transformation sociale. Les luttes, les besoins, les injustices sont inépuisables. Et nous aussi.

Comment les communautés ont-elles réagi à la montée des églises néo-pentecôtistes, qui ont connu une croissance exponentielle depuis les années 70 ? Y a-t-il une sorte de compétition interreligieuse ? Est-il possible d’avoir une vision œcuménique avec ces théologies ? Avez-vous des relations avec les courants évangéliques les plus progressistes ?

Il y a une énorme croissance de ces petites églises pentecôtistes. Tout d’abord, le phénomène nous a pris par surprise. Dans un second temps, nous nous sommes sentis interpellés par les chants, par la gestuelle de leur pratique. Ces mouvements charismatiques se sont installés même au sein de l’Église catholique et ont été fortement soutenus par Jean-Paul II.

Quant à notre relation avec eux, il faut reconnaître qu’elle a commencé avec beaucoup de personnes qui sont passées dans ces Églises. Dans les familles mêmes des communautés de base, vous pouvez trouver des membres des CEB et des églises pentecôtistes. Peut-être cela nous permettra-t-il d’envisager un avenir où nous serons plus ouverts et pluriels.

Il faut dire que nos peuples latino-américains sont festifs, joyeux, que nous sommes naturellement attirés par le chant et la musique. Les communautés de base doivent encore explorer cette partie plus ludique de la foi : les célébrations plus symboliques, plus colorées, plus incarnées. Le Brésil, le Mexique, nos pays en général dansent et chantent spontanément : ils n’ont pas besoin d’être pentecôtistes pour cela.

La structure de l’Église en tant qu’institution est très lourde, très fermée ; elle ne s’est pas ouverte à la pluralité ni aux expressions actuelles. En fait, ce que les pentecôtistes ont fait, c’est imiter la pratique des communautés chrétiennes de base : le fait d’avoir des groupes insérés et disséminés sur tout le territoire. Alors que l’institution catholique nous combattait, ils ont grandi en construisant, précisément, de petites Églises. Leur force n’est pas dans leurs grands temples, mais dans leur insertion dans les couches populaires et autres strates, en permettant à quiconque d’accéder à la Bible et d’être pasteur, avec une pratique qui n’est qu’en apparence plus démocratique.

Le paradoxe est que cette participation a toujours été la caractéristique essentielle des CEB : la possibilité d’exercer un ministère, l’idée de communauté, l’organisation de base, etc. La différence est que les pentecôtistes ont été soutenus par de nombreuses groupes de pouvoir. Mais le fait indéniable est qu’ils ont proliféré énormément, ce qui est très visible au Mexique, même dans la ville où je suis. Je les vois revenir d’un culte tous ornés, reprenant cette idée du dimanche comme un jour de fête qui a été négligée dans la tradition catholique. Ces Églises ont commencé leur travail avec les peuples indiens, traduisant la Bible dans leurs langues maternelles, mais avec l’effet néfaste de diviser les communautés. Je crois que c’est un monde vaste et qu’en plus des secteurs ultraconservateurs, il y a des secteurs pentecôtistes plus ouverts et critiques avec lesquels on peut dialoguer. Ce qui est vécu est sans aucun doute un « œcuménisme de base » dans des familles religieusement diverses qui parviennent à vivre une coexistence dont nous avons beaucoup à apprendre.

À ses débuts, la nouvelle de la papauté de François a été reçue avec une certaine froideur et un certain scepticisme par une partie des chrétiens progressistes et par les représentants de la théologie de la libération, car la figure du cardinal Bergoglio était plus liée à la doctrine sociale de l’Église qu’à la théologie de la libération. Aujourd’hui, il semble être davantage célébré unanimement dans la communauté des fidèles. Jusqu’où est réellement allé le processus de réforme de l’institution catholique ? Comment voyez-vous le conflit avec les autres courants du Vatican ? Quel sera, selon vous, son héritage ?

Les débuts de François ont été compliqués. En particulier, je pense qu’en Amérique latine, nous avons été un peu lents à reconnaître l’ouverture rendue possible par sa figure. Je crois que la réforme est en cours, mais elle est lente et avance à des rythmes très différents selon le contexte. Il y a bien sûr des facteurs de résistance au changement, étant donné que l’Église a toujours été une institution très en retard.

Lorsque François a commencé avec ses gestes et ses symboles, nous avons pu respirer en tant que communautés, en voyant que ce que nous disions et faisions toujours trouvait une sorte de reconnaissance. C’est le cas de la « synodalité », de la conception du « marcher ensemble » du peuple et de l’Église. Les CEB ont toujours été des synodes, elles ont toujours reconnu différents charismes et fonctions. Le problème est que la logique de l’Église est de soutenir ce qui ouvre la voie, puis de le combattre et de le normaliser en termes institutionnels. L’Église reste pyramidale, marquée par l’autoritarisme. Notre histoire est une histoire d’ombres et de lumières, mais nous ne nous reconnaissons pas dans cette tradition. Être fidèle à une tradition implique de la recréer. Nous agissons en son sein, mais sans ménagement. Notre relation est une relation d’autonomie dans la communion. Les ressentiments à l’égard de François se sont dissipés grâce à sa perspective très ouverte, à sa pratique évangélique. Cependant, je crois que l’Église va en diminuant et a peut-être tendance à perdre du pouvoir. Mais peut-être qu’avec moins de pouvoir, elle sera plus humble et plus proche de l’Évangile. Quelque chose a été fait en se rapprochant des mouvements [5], même si François pourrait certainement nous encourager davantage.


 Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3623.
 Traduction d’Alain Durand pour Dial.
 Source (espagnol) : ALAI, 13 avril 2022.

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[2Réunion des évêques d’Amérique latine (le CELAM), tenue en 1968 – NdT.

[3Il s’agit de mobilisations qui se sont produites en 2006. Elles ont été déclenchées au départ par des revendications d’enseignants, auxquels se sont joints des dizaines d’autres organisations. Les manifestations ont duré 175 jours, avec de nombreux affrontements violents avec la police. Plus de 15 manifestants ont perdu la vie – NdT.

[4Il s’agit de la disparition en septembre 2014 de 43 élèves enseignants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa dans le sud-ouest du Mexique. L’élucidation de ce drame s’est heurtée à de nombreux obstacles. L’affaire n’est toujours pas éclaircie de façon satisfaisante – NdT.

[5Il s’agit très certainement ici des « mouvements populaires ». Le site du Vatican précise le 16 octobre 2021 : « Depuis sept ans, les pauvres, les laissés-pour-compte et les exclus, issus des périphéries urbaines, rurales et ouvrières, se réunissent au sein des mouvements populaires en dialogue avec le Pape François, pour faire entendre et rendre visible leurs préoccupations face aux injustices croissantes causées par le système capitaliste. Ils se réunissent pour réfléchir et partager leurs luttes sociales, organisées au niveau communautaire, et surtout pour proposer des solutions alternatives et de nouvelles formes de lutte pour défendre les droits qui les rassemblent. » (https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2021-10/pape-francois-programme-rencontre-mouvements-populaires.html) – NdT.

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