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DIAL 2679

BRÉSIL - La position du Mouvement des sans-terre, selon le dirigeant João Stedile : « Le gouvernement a besoin que le peuple se mobilise »

João Pedro Stedile

samedi 1er novembre 2003, mis en ligne par Dial

Il ne faut pas se tromper d’interprétation : les mobilisations, avec manifestations diverses et occupations de terre, qui sont aujourd’hui le fait du MST ne peuvent êtres interprétés simplement, comme on le lit parfois, comme une opposition au gouvernement Lula. Elles sont bien plutôt une façon de le soutenir face aux oppositions que soulève la perspective d’une réforme agraire en préparation. Extraits d’un entretien accordé par João Stedile, dirigeant du MST au Jornal do Brasil du 3 août 2003 et reproduit sur le site du MST.


(...)

Comment voyez-vous la position du MST dans le contexte politique national ?

Nous avons hérité de 12 années de gouvernements qui ont appliqué un modèle néolibéral, qui n’a fait qu’augmenter la pauvreté, les inégalités sociales et le chômage. La crise est si profonde, au Brésil, qu’il y a eu une baisse du mouvement de masse. Au fond, l’échec politique de la classe des travailleurs était si grand que les gens, pour survivre, ont cherché à s’en sortir individuellement. Pire : ils n’ont pas réussi.

Et maintenant ?

Nous nous trouvons dans une situation très difficile. La classe dominante, qui a accumulé beaucoup d’argent pendant toutes ces années, sait très bien que les différences sociales ont augmenté. C’est pour cela qu’elle a tellement peur qu’il y ait une nouvelle montée des mobilisations de masse. Elle sait que, s’il y a ce mouvement de masse, le gouvernement Lula va virer plus à gauche, qu’il changera de modèle. C’est pour cela qu’ils tentent de criminaliser ces mouvements, y compris dans la presse, et qu’ils usent de tout leur pouvoir idéologique pour éviter qu’il y ait des mobilisations sociales. Ce n’est que de cette manière-là qu’ils pourront continuer à maintenir leurs privilèges, et retoucher à peine le modèle néolibéral.

Comment s’insèrent, alors, les mouvements sociaux dans ce contexte ?

De notre côté, dans les mouvements et dans les milieux intellectuels, nous savons que les mouvements sociaux jouent un rôle de socialisation. Parce qu’ils organisent le peuple, parce qu’ils donnent une conscience à la lutte sociale. Là où le peuple ne parvient pas à organiser de mouvement social, c’est la barbarie. C’est ce qui fait prévaloir la violence individuelle ou la quête de solutions, religieuses et miraculeuses, qui n’existent pas. Ce qui fait défaut, dans notre pays, c’est la démocratisation des moyens de communication de masse et, en même temps, un grand débat dans la société brésilienne : quel projet voulons-nous pour sortir de cette crise qui nous est imposée par le modèle économique ? C’est cette crise sociale-là qui s’approfondit de plus en plus.

Craignez-vous l’affrontement entre le gouvernement et le MST à cause des occupations qui sont réalisées dans le pays ?

Au contraire, nous sommes optimistes en ce qui concerne la réforme agraire, pour différentes raisons. D’abord, le gouvernement sait que l’agriculture et la réforme agraire sont les seules issues qui nous restent, avec les grands travaux publics, pour générer des emplois pour les pauvres, en peu de temps, à bas prix, et par millions. Par exemple, lorsque nous installons un million de familles, nous créons près de 3,5 millions d’emplois directs et, sans doute, près de 2 millions d’emplois indirects, dans le commerce et dans l’industrie. Ensuite, il y a un compromis historique des gauches, du gouvernement et de Lula sur la nécessité de la réforme agraire, dans le pays. Il y a l’appui décisif de toute la société brésilienne pour que les latifundios soient expropriés.

Quel rôle le MST joue-t-il dans ce contexte ?

Le rôle du Mouvement des sans-terre c’est, justement, d’organiser les pauvres ; de donner une conscience aux pauvres, pour que leur sortie de la pauvreté se fasse de manière organisée, correcte. Sans le MST, ils iront tous dans les villes, dans les favelas, par milliers. (…)

Quel est le rôle du gouvernement dans toute cette histoire ?

Un gouvernement populaire, comme celui du gouvernement Lula, a besoin que le peuple s’organise, sinon il deviendra l’otage des pressions des banquiers, des grandes entreprises de construction, du capital étranger, des propriétaires des moyens de communication. Bien plus : des parlementaires conservateurs qui ne représentent que l’élite brésilienne. L’aller sans retour que nous désirons construire, pour accepter ce défi, c’est le changement de modèle économique. Maintenir l’actuel modèle économique, le modèle néolibéral que nous avons hérité des tucanos, c’est le chemin qui mène à l ‘abîme. Pourquoi transférer ici la tragédie vécue en Argentine ?

La lutte des sans-terre, des sans-toit est très antérieure au gouvernement du PT [1]. Beaucoup de membres du PT ont été formés dans ces milieux-là. Croyez-vous que le PT songe à abandonner ce mouvement-là à cause des pressions financières et politiques, nationales et internationales ?

Cela ne dépend pas de la volonté des dirigeants ou du parti dans son ensemble.

À la rigueur, les changements ne dépendent même pas de Lula. Les changements sociaux, dans ce pays, dépendent de la capacité du peuple à s’organiser. Si le peuple s’organise et se mobilise pour ses droits, qui, comme je l’ai déjà souvent dit et répété, datent de la révolution française, alors nous aurons un gouvernement progressiste et un Parti des travailleurs au côté du peuple. Par contre, si le peuple ne se mobilise pas au cours de ces quatre prochaines années, alors là, oui, nous aurons un contexte très sombre.

Vous croyez que le président Lula est assez fort pour affronter tous ces obstacles ?

C’est très précisément pour cela qu’il a besoin que le peuple ait conscience des problèmes et des vraies issues. Le gouvernement a besoin que le peuple se mobilise et qu’il lutte. C’est de cette ample mobilisation sociale que viendra la force nécessaire pour que le gouvernement affronte les intérêts des puissants, de ceux qui ne veulent pas perdre leurs privilèges. Seule la force de millions de Brésiliens, mobilisés et avec une conscience politique, pourra aider le gouvernement à affronter ces intérêts et à changer l’actuel modèle économique. Nous gardons l’espoir. Le peuple brésilien est énergique, il a une très grande expérience organisatrice. Sauf que nous sommes en régression en ce qui concerne le mouvement de masse !

Pourtant ces mouvements de masse sont organisés ?

Nous sommes en train de construire une énorme alliance populaire, « l’Articulation des mouvements sociaux », qui unit la Centrale unique des travailleurs (CUT) l’Union nationale des étudiants (UNE), le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), les mouvements populaires suburbains, les pastorales sociales, les Églises…


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2679.
- Traduction Dial.
- Source (portugais) : Jornal do Brasil, 3 août 2003.

En cas de reproduction, mentionner la source francaise (Dial) et l’adresse internet de l’article.

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[1Parti des travailleurs.

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