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DIAL 2552 - Point de vue sur Bartolomé de Las Casas

AMÉRIQUE LATINE - Les « Christ flagellés » des Indes

Gustavo Gutiérrez

mercredi 1er mai 2002, mis en ligne par Dial

Gustavo Gutiérrez, théologien péruvien, dominicain, est l’auteur d’une grosse étude sur Bartolomé de Las Casas. Il nous livre ici quelques réflexions sur la façon originale dont s’est situé ce dominicain espagnol au temps de la Conquête, lui qui fut d’abord encomendero [1] et qui, une fois converti, devint un ardent défenseur de la cause des Indiens. Sa
démarche évangélique, missionnaire et intellectuelle, a tranché audacieusement sur celle des ses compatriotes.


La conquête et la colonisation du continent découvert par Colón furent rapidement présentées comme une œuvre missionnaire. Le salut de ces infidèles, moyennant leur incorporation à l’Église, sera le motif reconnu de l’action de l’Espagne en Amérique. La motivation chrétienne justifiera – mais aussi jugera – l’entreprise colonisatrice. Cette double fonction sera au centre de ce que l’on a appelé la « Controverse des Indes ».

Pour Las Casas, le salut - la grande préoccupation de toute sa vie et le motif ultime de son effort missionnaire - est lié à l’établissement de la justice sociale. Ce lien est si profond pour Bartolomé qu’il l’a conduit, au moins sur deux points, à inverser la hiérarchie des problèmes que se posaient traditionnellement les missionnaires. Bartolomé de Las Casas signale, en premier lieu, que les Espagnols eux-mêmes mettent en question leur propre salut en raison de leur comportement envers les Indiens. S’ils ne mettent pas un terme - dira Las Casas - à leurs vols, pillages et exploitation des Indiens, ils seront sans aucun doute condamnés « parce qu’il est impossible que quelqu’un se sauve s’il n’observe pas la justice ». Le salut des « fidèles », de ceux qui prétendent être chrétiens, est davantage en question que celui des « infidèles ». Bartolomé a, en second lieu, la profondeur prophétique de voir dans l’Indien plus un pauvre - selon l’Évangile - qu’un infidèle, et c’est pour cela qu’il dit dans une lettre à l’Empereur que si la mort et la destruction des Indiens étaient la condition pour qu’ils deviennent chrétiens, il serait alors préférable qu’ils « ne deviennent jamais chrétiens ». En d’autres mots, qu’il vaut mieux être « un Indien infidèle mais vivant » qu’un « Indien chrétien mais mort ». Point de vue que certains s’empressèrent de qualifier de sans doute matérialiste... Mais, pour Las Casas, le salut en Christ ne peut pas oublier la justice sociale.

Les positions de Las Casas ont beaucoup de partisans qui, comme lui, travaillent de façon active et organisée pour la défense de l’Indien. Mais ils ont aussi des ennemis convaincus, dont Juan Ginés de Sepúlveda, l’un des défenseurs les plus renommés de la conquête et de la colonisation. Le plaidoyer par lequel Sepúlveda justifie la situation a pour argument central le fait que les Indiens sont naturellement voués à la servitude, inférieurs aux Européens qui sont leurs maîtres naturels. Cette distinction entre deux classes d’êtres humains se base sur un texte célèbre d’Aristote et sur des textes peu clairs de Thomas d’Aquin sur l’esclavage. La soumission des Indiens aux Espagnols est pour Ginés conforme à la nature humaine, les guerres qui permettent d’obtenir cette soumission étant donc pleinement justifiées. De plus, elles sont nécessaires pour pouvoir évangéliser ces peuples rudes, barbares, aux coutumes antinaturelles. Tout ceci est exposé avec brio, d’abondantes citations, et est présenté comme étant la doctrine traditionnelle (ce qui est un procédé connu, utilisé aussi de nos jours). Il s’agit d’une théologie justificatrice de l’oppression exercée par la classe des encomenderos qui, comme c’est normal, ont applaudi ce défenseur convaincu de leurs privilèges. Nous avons eu par la suite beaucoup d’autres Sepúlveda en Amérique, qui furent les avocats de l’exploitation et de l’esclavage des masses au nom de la « civilisation occidentale et chrétienne » ; mais ce n’est peut-être que ces dernières années que nous en rencontrons quelques-uns, aussi francs et clairs que lui, qui justifient l’oppression et le massacre des pauvres et des exploités du continent, qui luttent pour leur libération. Nous connaissons déjà la position de Bartolomé de Las Casas. Il n’est pas intéressant ici de suivre les détails de son argumentation. Il vaut cependant la peine de faire quelques réflexions d’importance inégale mais qui nous permettront de mieux situer la perspective théologique de Las Casas.

Avant d’argumenter avec une grande quantité de citations et de distinctions subtiles contre les thèses de Sepúlveda, Frère Bartolomé fait une observation qui disqualifie à partir de la pratique la position de son adversaire. Les thèses défendues par Sepúlveda sont la cause de « la perdition de tant de gens et de la dépopulation de plus de deux mille lieues de terre, morts et dépeuplement accomplis avec des formes nouvelles et variées de cruauté et d’inhumanité de la part des Espagnols dans les Indes, à savoir celles qu’on appelle conquistas et encomiendas ». La meilleure réfutation que l’on puisse faire d’une théologie se trouve dans ses conséquences pratiques et non dans ses arguments intellectuels. Il ne s’agit pas d’un texte isolé, Frère Bartolomé reprochera souvent à Sepúlveda son intellectualisme, son manque de connaissance des Indes et des implications concrètes de ce qu’il soutient théologiquement. Bartolomé de Las Casas fut un homme d’action, son œuvre théologique n’est qu’un moment de cette action, de son engagement avec les Indiens.

Cette manière de faire de la théologie le distingue des théologiens plus classiques et universitaires, par exemple du théologien le plus célèbre de son temps : Francisco de Vitoria. Il nous semble faux de réduire l’argumentation de Las Casas sur la controverse des Indes aux positions de Vitoria. Il est certain que celui-ci, grâce à une solide formation thomiste et alerté par les religieux dominicains missionnaires aux Indes, a fait avancer la réflexion théologico-juridique en direction de ce que l’on appellera le droit des gens et le droit international. Il est aussi certain qu’il y a beaucoup de points de convergence entre les deux grands dominicains, et que Las Casas aura un grand respect pour le maître de Salamanque, mais en ce qui concerne les questions posées par la conquête des Indes, Vitoria restera à mi-chemin. Il réfute avec beaucoup de force les raisons avancées pour faire la guerre et soumettre les Indiens. Mais il en réintroduit la possibilité en signalant, à titre d’hypothèse, les raisons qui justifieraient ces guerres en certains cas déterminés. Hypothèses abstraites, propres à un théologien sans contact direct avec la réalité, mais tous ceux qui connaissaient la situation des Indes savaient qu’elles étaient fausses. Francisco de Vitoria est un théologien centriste, il représente l’aile la plus avancée et moderne des secteurs dominants. La perspective de Bartolomé de Las Casas est autre. Son point de départ est l’Indien, la race méprisée, l’humanité exploitée. C’est la raison pour laquelle Fère Bartolomé cite fort peu Vitoria ou critique ses positions intellectuelles éloignées de l’expérience. Tout centrisme -politique ou théologique - ouvre les portes aux positions les plus réactionnaires ; c’est ainsi que le centrisme de Vitoria n’a pas rejeté ouvertement une action guerrière, bien que modeste, contre les Indiens.

Et ceci nous conduit à une troisième considération. Est-il vrai qu’une théologie plus proche de la pratique, de l’engagement avec les luttes populaires, de la recherche d’une action efficace, du témoignage de la foi, soit moins sérieuse et scientifique ? Vitoria et Las Casas sont souvent opposés de cette façon. Nous pensons qu’il n’en est pas ainsi ; il s’agit peut-être d’une rigueur scientifique et d’une rationalité auxquelles ne sont pas habitués ceux qui ont une position dominante dans le système ou ceux qui dépendent d’eux ; mais c’est un fait que la participation directe dans un processus historique, dans les luttes des pauvres, dans les expressions populaires de la foi, permet de percevoir dans le message chrétien des aspects qui échappent à d’autres perspectives. Nous l’avons vu en exposant les idées de Las Casas sur le salut et la justice. Ceci venait, suggérions-nous, du fait que l’Indien n’est pas vu seulement comme un infidèle à évangéliser mais comme un pauvre selon l’Évangile, comme un « autre » qui interpelle la chrétienté occidentale. Bartolomé de Las Casas approfondit cette perspective grâce à l’une de ses plus grandes intuitions : le Christ nous parle à partir des Indiens. Ceci apparaît déjà dans le récit qu’il fait lui-même de sa conversion, et il le répétera souvent. « Je laisse aux Indes, écrira-t-il, Jésus-Christ, notre Dieu, flagellé, affligé et crucifié non pas une fois mais des millions de fois. » Ceci est inconcevable dans la théologie de Sepúlveda ; l’Indien, né pour être soumis, ne peut pas être identifié au Christ, les maîtres oui. On ne trouvait pas et on ne pouvait pas trouver cela dans la théologie de Vitoria. Nous touchons là le fond même de la théologie de Bartolomé de Las Casas : le Christ interpelle à partir des opprimés, dénonce un régime d’exploitation imposé par ceux qui se disent chrétiens et il appelle – évangélise – à une plus grande fidélité à son Évangile. Bartolomé de Las Casas et ceux qui comme lui prirent le parti de l’Indien sont témoins de la confrontation de la chrétienté médiévale avec 1’« autre » du monde qui était connu jusqu’alors. Formées dans le cadre de la théologie traditionnelle, des personnes de leur époque trouvent néanmoins de nouvelles pistes pour tenter de lire l’Évangile à partir « des Christ flagellés des Indes ».


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2552.
- Traduction Dial, revue par l’auteur.

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[1Il s’agit des colons qui, par concession de la Couronne d’Espagne, disposaient d’indigènes qu’ils soumettaient aux corvées et dont ils recevaient les redevances en nature – note DIAL.

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