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DIAL 2486

BRÉSIL - Les origines complexes d’un peuple oublié, les Kaxixó

Benedito Prezia

dimanche 1er juillet 2001, mis en ligne par Dial

Alors que l’on estime qu’il y avait au Brésil, au moment de la conquête, 5 millions d’Indiens parlant plus de 1 000 langues, il y aurait actuellement, selon la Fondation nationale de l’Indien, 360 000 indigènes appartenant à 215 groupes et parlant 170 langues. Ici, il sera question d’un petit peuple, vivant dans l’État du Minas Gerais, et ne regroupant que quelque 80 personnes. Ses origines historiques sont inhabituelles et complexes. Article de Benedito Prezia, paru dans Porantim, mars 2001.


Le Nordeste n’est pas le seul État où existe le phénomène des peuples oubliés. Il existe aussi dans d’autres États du Brésil comme l’État de Espirito Santo, le Minas Gerais et tout récemment dans l’État du Pará.

Contrairement à ce qui se passe dans le Nordeste où la majorité des groupes sont des descendants des anciennes populations qui vivaient dans les missions, les Kaxixó dans le Minais Gerais sont des descendants de groupes qui vivaient dans les fazendas en aval du fleuve Pará, comme domestiques ou hommes de mains.

Ils ne sont pas encore reconnus comme indigènes par la FUNAI (Fondation nationale de l’Indien). Une première étude anthropologique réalisée en 1994 a donné un avis négatif sur les Kaxixó. Mais un autre rapport fait par une anthropologue du ministère public, Ana Flavia Moreira Santos, qui a été terminé en 1999, a reconnu l’identité ethnique du groupe, et demande à l’État de le reconnaître officiellement.

La FUNAI a demandé l’avis de l’Association brésilienne d’anthropologie (ABA) sur ce rapport, qui n’a pas encore pris position.

Les Kaxixó qui se composent d’environ 80 personnes et vivent dans les communes de Martinho Campos et Pompéu, ne sont pas pour autant découragés. Ils sont plus disposés que jamais à continuer à lutter et affirment leur intention de ramener d’autres villes, et s’il le faut de Goiás, d’autres parents qui ont dû partir et abandonner leurs terres sous la pression des grands propriétaires.

Comme la FUNAI ne se prononce pas, eux se mobilisent pour les droits qu’ils pensent avoir. Ainsi ils sont concernés par des projets d’éducation scolaire indigène et par les actions de la FUNASA (Fondation nationale de la santé) dans le domaine de la santé. Ils participent à des manifestations dans le Minas Gerais, et dans d’autres États du Brésil.

Le texte suivant se base sur l’article de Vanessa Caldeira, membre de l’équipe organisée par le Centre de documentation Eloy Ferreira da Silva (CEFEDES) et par l’Association nationale de l’action indigéniste (Anai/BA), qui a réalisé la première étude anthropologique dans la région de 1996 à 1998.

La découverte

L’histoire récente des Kaxixó est connue depuis une quinzaine d’années. En effet, suite à un conflit de la terre, des représentants du Syndicat des travailleurs ruraux de Pompéu et de la Commission pastorale de la terre (CPT) de l’État de Minas Gerais se rendirent dans la communauté de Capão de Zezinho. C’était en 1986.

L’objectif de ce premier contact, d’après le père Jerônimo Nunes, coordonnateur de la CPT, était d’aider à analyser la situation et à trouver des solutions sur un conflit foncier dont une famille de la communauté était victime. « La réunion fut présidée par le président du Syndicat des travailleurs ruraux. Il fit un long discours, louant ‘l’histoire de la lutte’ de la communauté mais tous restaient silencieux. Il leur demanda alors de faire des suggestions pour faire face à leur problème, mais personne ne disait mot. Devant ce décalage total entre le discours du leader syndical et l’apparente passivité du groupe, j’ai dû insister à trois reprises pour que le leader se taise et qu’eux nous racontent leur histoire. Il y eut un long silence, jusqu’à ce que Djalma (actuel cacique) affirme : « nous sommes des Indiens ». En réponse à ma question sur l’identité de son peuple, il répondit : « Kaxixó ». Et il commença à raconter l’histoire des fazendas, de l’esclavage, des hommes de main, et celle de l’arrivée des entreprises d’exploitation d’eucalyptus, etc... A partir de ce moment-là, le sens de la réunion changea.

Suite à cela, la CPT et le Syndicat rural, laissèrent le Centre de documentation Eloy Ferreira Da Silva (CEDEFES), en la personne de Geralda Soares, s’occuper du groupe et faire un premier relevé de la mémoire collective.

Les origines historiques

L’histoire de leur premier contact avec la société occidentale date du milieu du XVIIIe siècle, avec l’arrivée des paulistes dans la région, à la recherche d’or.

A l’origine de la destruction des anciens Kaxixó et paradoxalement de l’apparition du nouveau peuple Kaxixó on trouve le capitaine Inácio de Oliveira Campos, et son épouse Joaquina de Pompéu.

Djalma Kaxixó, actuel cacique de ce peuple, a pu retrouver une bonne partie de cette saga conservée dans la mémoire collective de la communauté, et la raconter lors de plusieurs entretiens accordés à Geralda Soares, et surtout à Vanessa Caldeira du Cefedes. Il raconte que, quand le capitaine décida d’occuper la région, la première chose qu’il fit fut de soumettre le groupe indigène qui y vivait, en faisant d’eux des esclaves ou des hommes de main. « Avant de se marier, c’est lui qui a détruit les Kaxixó, lui et les bandeirantes [1] qui l’accompagnaient ».

Bien que naturel de Pitangui, il est possible qu’avec l’or trouvé dans le fleuve des Velhas il ait pu acheter beaucoup d’esclaves pour sa future fazenda. C’est pour ça que les Kaxixó affirment qu’il est arrivé dans la région « avec un millier d’esclaves noirs et des Indiens carijós », ce qui doit être exagéré. Carijó était le nom générique donné aux indigènes qui accompagnaient les paulistes dans les mines et nombre d’entre eux sont restés dans la région et ont gardé leur langue le « tupi paulista ».

A Pitangui, le capitaine décida de construire une maison pour son beau-père, Pompéu Velho, au pied de la montagne, en territoire kaxixó : une façon pour lui de prendre possession de ce lieu. D’après Djalma lui-même, ce fut à ce moment-là que les Kaxixó commencèrent à perdre leur terre et leur identité : « C’est lui qui a fait disparaître le nom de mon peuple » en obligeant les indigènes à cohabiter avec les nouveaux arrivants.

Après la mort du capitaine Inácio, certainement vers la fin du XVIIIe siècle, son épouse, dona Joaquina, prit les affaires de la famille en main, et devint une grande personnalité de la région. Pour garder intacte la propriété, à une époque où la femme était reléguée aux travaux domestiques de mère et d’épouse, elle utilisa les Kaxixó, en faisant d’eux des serviteurs de confiance ou des hommes de main. Il est possible que ces derniers faisaient aussi le travail des capitaines de brousse, qui consistait à capturer les esclaves fugitifs.

Ce groupe appartenant à dona Joaquina, composé d’esclaves et d’hommes de main, fut peu à peu connu sous le nom d’Indiens caboclo [cuivrés] certainement parce qu’ils vivaient davantage comme leurs maîtres. Le mot ladino en serait l’équivalent parmi les Noirs.

Une des caractéristiques de ces hommes de main, était leur inexistence juridique, puisqu’ils n’étaient pas baptisés. Il faut rappeler qu’à cette époque, le certificat de baptême tenait lieu de registre civil.

Dans l’anonymat, ces hommes furent de plus en plus isolés et abandonnés même par leurs propres parents. Encore aujourd’hui, alors qu’ils jouissent de la protection des grands propriétaires pour lesquels ils accomplissent ce travail marginal, on les appelle des « non-chrétiens ». Ils finirent par aller vivre à Varzea do Galinheiro, petite bourgade construite sur le chemin de São Paulo et qui devint un quartier de la ville de Pompéu.

De plus, les Kaxixó d’aujourd’hui se disent également descendants de la propre famille du capitaine Inacio, l’envahisseur de leur terre. Un de ses fils eut une liaison avec une Indienne du groupe de Varzea do Galinheiro, que l’on appela plus tard Tia Vovó. De cette union naquit un certain Fabrício ou Fabrisco, comme les Kaxixó s’en souviennent. C’est à ce moment que naît une des branches des Kaxixó, la plus importante, et qu’apparaît la « loi Kaxixó ». Ce fut là, comme le dit Djalma, que les problèmes commencèrent car, nous les Kaxixó, nous sommes le fruit de cette union.

En réalité, Fabrisco n’aurait pas été élevé comme le petit-fils du capitaine, mais comme un domestique jouissant de quelques droits supplémentaires, ainsi qu’il advenait souvent avec les enfants que le maître avait avec les esclaves. C’est pour cela que quand il fut en âge de se marier, il alla chercher une épouse parmi ses parents indigènes. Il ne chercha pas parmi les indigènes de Varzea do Galinheiro, mais dans un autre groupe vraisemblablement plus isolé puisqu’on les appelaient le peuple de la forêt.

Il procéda pour cela selon une pratique ancestrale : il enleva Joana, nom chrétien qu’avait reçu cette jeune fille, l’emmena dans la propriété de son père, et ce fut le début d’une nouvelle descendance indigène. Il est bon de savoir que sur la rive droite du fleuve Pará, vivaient les caboclos et les Indiens de la forêt, représentés aujourd’hui respectivement par les familles Barbosa da Cruz, et Barbosa de Amorim. Sur la rive gauche du fleuve Pará, vivaient deux autres groupes : les Indiens de Crisciúma, appelés Povo Tio et ceux à qui on donna le nom de gentio, descendants du Kaxixó Antonio Luiz. Cette division est due à un différend avec les propriétaires terriens de Crisciúma : en effet c’est Tonho Luiz qui fut appelé gentio parce qu’il accepta de se soumettre à l’autorité des propriétaires de Crisciúma, alors que sa propre famille refusa. Ceux qui acceptèrent, furent appelés gentio, même par les Indiens, et ils n’étaient plus considérés comme des Indiens. Le propriétaire lorsqu’il parlait d’eux disait « ce sont des gens, des gentio ». En réalité, il s’agit d’une explication incorrecte puisque ce mot gentio ne signifie pas civilisé mais au contraire barbare et païen.

Quoi qu’il en soit, ce mot gentio finit par désigner les indigènes collaborationnistes, aculturés, alors que ceux qui résistèrent aux grands propriétaires terriens restèrent dans le groupe de Povo Tio, nom dont l’origine n’est pas très claire.

Pour compliquer encore davantage la formation ethnique des actuels Kaxixó, il faut tenir compte de deux autres branches : les carijó arrivés de São Paulo au XVIIIe siècle et les Noirs descendants des esclaves africains qui travaillaient dans les fazendas. Ce fut encore la famille de Fabrisco qui scella une de ces unions : en effet, un de ses fils se maria avec une indienne carijó.

Au temps de l’esclavage, les esclaves noirs n’avaient pas le droit de se marier avec des personnes libres, afin que le maître ne perde pas l’enfant qui pourrait naître libre. C’est ainsi que les Noirs restaient un groupe ethnique fermé. Avec la fin de l’esclavage, il y eut des mariages entre Noirs et Indiens, comme ce fut le cas pour les Cordeiros. « Nous sommes donc issus de croisement de Noirs et d’Indiens », conclut Djalma.

En ce qui concerne leur univers mythique, les Kaxixó croient que certaines de leurs femmes auraient eu des enfants avec les « caboclos de l’eau », des êtres fantastiques, qui auraient refusé tout contact avec les Blancs. Des hommes de petite taille, au corps couverts de poils et aux bras très forts. Ils habitaient dans des trous au bord du fleuve Pará et auraient appris à vivre dans et hors de l’eau. Ce sont peut-être eux qui donnèrent aux Kaxixó la force de ressurgir en cette fin de siècle ?

Ainsi que le reconnaît le leader des Kaxixó : « chez nous tout est mélangé », et il conclut en disant « notre histoire est bien compliquée. »

Ainsi, les Kaxixó seraient donc un mélange de toutes ces origines ethniques. La volonté de ces gens qui, depuis si longtemps et avec tant de mélanges, sont restés un groupe ethnique à part au milieu d’une société hostile et patriarcale est admirable. Et c’est peut-être cette volonté qui a donné cohésion au groupe.

Huit ans après la « découverte » de l’identité ethnique des Kaxixó, la Funai, selon l’arrêté 654 du 8 juillet 1994, demanda à l’anthropologue Maria Hilda Paraiso de faire une première étude anthropologique.

D’après Jerry de Jesus, un des chefs de la communauté, elle a eu peu de contacts avec le groupe et elle n’a certainement pas écouté les témoignages enregistrés sur cassettes qu’on lui avait données, car sa conclusion a été négative. « Nous ne pouvons pas considérer les Kaxixó comme étant issus d’un peuple indigène, et formant une communauté articulée, avec des circuits et des catégories d’interaction qui les différencient du reste de la société nationale, même si à partir d’un moment déterminé – et cela grâce à l’action de la CPT et l’aide d’autres entités – ils se soient revendiqués comme étant indigènes. Nous n’avons pas constaté de croyance commune articulée sur une origine indigène commune et il n’y a aucun projet d’avenir qui porte ses membres vers des actions collectives. »

Un autre argument utilisé par l’anthropologue fut l’absence de document écrit, de registre sur le groupe. Face à l’histoire relatée par cette communauté, il est difficile d’imaginer que les grands propriétaires terriens aient laissé des preuves de l’origine indigène de cette communauté dont les membres ont depuis toujours fait partie de leurs esclaves, domestiques ou hommes de main. Ce n’est pas sans raison que les anciens voulaient cacher leur identité. Dans une interview de 1998 accordée à Vanessa Caldeira, Djalma lui-même avoua : « Maintenant nous pouvons dire que nous sommes des Kaxixó. Avant, ma mère disait : nous ne sommes pas des Indiens caboclo de Várzea do Galinheiro ! Nous sommes des Kaxixó, mais nous ne pouvons pas en parler aujourd’hui, on pourrait en mourir ! C’est notre arrière grand-père qui nous le disait ».

Aujourd’hui, la communauté est éparpillée dans plusieurs localités, Capão Zezinho Crisciúma, Fundinho ou Pindaíba, faisant partie des communes de Martinho Campos et Pompéu.

Il faut espérer que la FUNAI ne fasse pas de difficultés pour reconnaître l’identité de ce groupe et qu’elle établisse le plus vite possible un Groupe de travail ( GT) qui détermine le territoire traditionnel des Kaxixó.


Un bandeirante dans l’histoire des Kaxixó : le capitaine Inácio de Oliveira Campos

Dans l’histoire des Kaxixo, apparaît un habitant du sertão, descendant d’anciens bandeirantes qui défrichaient la région de Pitangui, dans le bassin du fleuve Pará, dans l’État du Minas Gerais. Comme tout bandeirante de l’époque, il devait avoir son bataillon d’indigènes, qui l’accompagnaient dans sa recherche d’or.

En se basant sur les recherches de Diogo de Vasconcelos, Carvalho Franco, dans son Dicionário de Bandeirantes e Sertanistas, écrit ce qui suit sur Inácio Campos :

Bandeirante du Minas Gerais, et originaire de Pitangui à l’époque du gouvernement du comte de Valadares, en 1771, il découvrit vers les sources du rio das Velhas, sur le lieu où plus tard fut construit le premier camp à l’embouchure du fleuve, des mines d’or dont il revint prendre possession au début de 1773.

A cet endroit fut élevée une chapelle par le père Felix José Soares, qui depuis 1765 parcourrait cet endroit en espérant y trouver des mines, qui finalement furent découvertes par Inacio de Campos.

Ainsi que l’affirme la tradition orale des Kaxixó, une des racines de leur peuple est justement cet homme du sertão. L’autre, viendrait des Carijó qui formaient la troupe et la suite de ces hommes de São Paulo et qui seraient des indigènes guarani, à l’époque de la découverte des mines, au début du siècle.

On ne possède que peu d’informations sur ces groupes d’indigènes qui parcourraient ces régions de Minas et accompagnaient ces bandeirantes. On sait qu’en plus des Carijó , il y avait d’autres ethnies, comme celles auxquelles appartenaient ceux qui avaient suivi Fernão Dias Paes, lors de son infortunée aventure à la recherche des émeraudes. C’étaient des Guaianá ou Guaianã, amenés du Paraná et probablement des ancêtres des Kaingang.

Ainsi, l’origine ethnique des Kaxixó est certainement un amalgame d’ethnies, comme c’est le cas pour d’autres groupes originaires du Nordeste.

 


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2486.
- Traduction Dial.
- Source (portugais) : Porantim, mars 2001.
 
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[1Le bandeirente est un pionnier, à la fois explorateur et conquistador de la brousse brésilienne, détenteur symbolique du drapeau portuguais (bandeira) (NdT).

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