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DIAL 2491

GUATEMALA - « Je voulais être comme les autres... »

lundi 16 juillet 2001, mis en ligne par Dial

Une Guatémaltèque, née d’une mère noire et d’un père blanc, nous raconte l’itinéraire suivi depuis sa petite enfance et au terme duquel elle est parvenue à assumer son identité et à promouvoir sa différence. Témoignage paru dans Voces del Tiempo, n° 35, Guatemala.


Je veux raconter brièvement qui je suis et d’où je viens. Je suis née à Puerto Barrios (Izabal), d’une mère noire et d’un père blanc. Mon grand-père maternel était arrivé à Izabal, plus précisément à Morales, en provenance du Costa Rica, pour travailler dans les exploitations bananières, vers 1930. Voilà mes racines. Donc ma couleur est noire et mon identité s’affirme comme telle.

Aussi bien dans ma famille que dans le quartier où j’ai grandi, il y avait des Noirs et des Blancs. Alors, dans nos relations, nous ne faisions pas attention à ces différences de couleur. Bien sûr, il sortait toujours quelque blague sur notre couleur, mais nous en lancions de semblables à l’adresse des Blancs, dans les limites du respect mutuel. Dans la rue, nous nous saluions avec plaisir à n’importe quelle heure du jour. S’il y avait plus de temps, nous parlions un peu plus, comme nous nous sentions à ce moment-là et chacun écoutait l’autre. Cela donnait un sens à ma vie et à celle de l’autre personne, parce que l’on ressentait un certain intérêt pour le bien-être d’autrui. On savait toujours à qui l’on parlait puisque la transparence était là. C’était si bon de se sentir membre d’une véritable communauté.

« On ne choisit pas le pays où l’on naît, mais on aime le pays où l’on est né », peut-on lire sur l’affiche d’invitation à la journée de l’immigrant cette année, et cela est bien vrai. En effet, même si nous nous adaptons et apprenons à nous développer dans le lieu où nous habitons, même si ce n’est pas le nôtre, nous ne cessons de regretter le lieu où nous sommes nés et avons vécu nos premières années de vie.

Maintenant, je veux expliquer pourquoi je cite la légende de la journée de l’immigrant. Je suis guatémaltèque, j’aime Izabal où je suis née. Beaucoup de personnes, aussi bien en ville qu’à l’intérieur du pays, m’ont demandé : « Et de quel pays venez-vous ? » Et j’ai senti qu’elles ne veulent pas se rendre compte ou ne veulent pas accepter que, au Guatemala aussi, il y a une population noire. Est-ce par manque d’information sur le caractère multiculturel de notre pays que les gens n’ont pas réalisé qu’il existe une région où nous, des Noirs et des Noires, habitons ? Pour moi, c’est un motif de satisfaction de dire d’où je suis originaire et de raconter les merveilles qui se trouvent en ce lieu.

A 25 ans, je suis partie à la capitale pour des raisons personnelles. Les trois premières années à la ville ont été très difficiles. Me retrouver avec des personnes inconnues dans la rue, ne pas sentir de chaleur humaine comme dans mon village, saluer et ne recevoir aucune réponse : voilà ce qui fut le plus choquant. D’autres fois, après avoir tourné environ cinq fois autour d’un même point, je me retrouvais à un coin de rue et je ne savais pas si j’approchais ou si je m’éloignais.

Quand j’avais besoin de renseignements, après tant de craintes, je les demandais et cela ne me servait à rien parce qu’on ne me donnait que des informations partielles. Cela m’est souvent arrivé aussi au travail. Je n’avais aucune expérience du travail en ville. J’ai accepté la première opportunité avec l’intention de trouver un espace où pouvoir m’insérer dans la problématique nationale. Et j’interrogeais et m’informais sur ce qui se faisait et l’endroit où je pouvais trouver l’information. Les gens ne m’ont jamais rien dit avec exactitude. C’était vraiment difficile pour moi, non seulement parce que je ne recevais pas les renseignements, mais parce que cela s’ajoutait à l’incertitude de me trouver ailleurs. Presque tout était étrange à mes yeux, à mes sens et à mes goûts.

Les relations avec les personnes me semblaient distantes. Je ne sentais pas de fraternité, ni la transparence nécessaire pour prendre confiance. Il me semblait que les gens parlaient à mi-mots et peu clairement, et encore le faisaient-ils parce que nous nous rencontrions par hasard et non parce qu’ils auraient désiré établir une véritable amitié. Parfois, je me demandais pourquoi je me trouvais dans de telles situations : était-ce ma couleur, ou mon origine provinciale ou le fait d’être femme ?

À certains moments, je voulais être comme les autres et être considérée comme telle. Les autres, c’étaient mes compagnons et mes compagnes de travail. Je sentais qu’il y avait entre eux une certaine égalité et que, pour cette raison, ils se comprenaient et s’acceptaient. Je les voyais assez avancés sur le chemin qu’ils suivaient et moi je me sentais reléguée dans mon coin. Cela ne me permettait pas de m’exprimer en confiance. J’éprouvais bien des craintes.

Une fois, je parlais avec un camarade de travail sur Quetzaltenango et j’ai dit « Xela », mais je n’ai pas mis l’accent sur le « XSS », j’ai plutôt prononcé un son un peu sec comme « Ch ». Il m’a dit : « Dans la province d’Izabal, on a un autre accent », mais sur un ton signifiant que ce n’était pas acceptable. C‘est quelque chose de tout bête, mais cela tournait dans ma tête pendant assez longtemps et s’ajoutait aux autres actions et attitudes qui causaient une sensation d’inégalité. Parce que je n’étais pas comme les autres, je me pensais et me sentais en marge.

Une fois, j’ai voulu savoir comment étudier à l’Université de San Carlos, parce que je désirais suivre des cours d’anglais. Deux amis, qui étaient déjà étudiants là-bas, me dirent d’emblée que c’était impossible, parce que le transport était très difficile et que, le soir, il fallait marcher beaucoup avant de prendre un bus pour le retour et que je ne pourrais pas le faire. J’ai alors senti que ces commentaires avaient pour longtemps bloqué en moi le désir.

Tout ce parcours fut une expérience sur le moment très difficile, parce que je ne me sentais pas acceptée telle que je suis, mais elle a considérablement favorisé mon développement personnel. Je me rappelais les paroles de mon grand-père paternel qui disait que je ne devais pas me laisser manipuler, que je devais toujours être moi-même et discerner ce que j’aurais à faire ou ne pas faire. J’ai commencé à valoriser toute la formation reçue à la maison, dans l’Église, avec mes ami(e)s. Je me suis rendu compte que, en moi, il y a des valeurs qui ne changent pas, en dépit des influences extérieures que je rencontre. Et je suis devenue plus forte. J’ai commencé à accepter mes différences et mes limites. À réaliser que je suis différente comme le sont aussi les autres hommes et femmes. C’est alors que j’ai pris le chemin qui mène à valoriser ce qui est différent. Quand nous faisons cet exercice et trouvons l’harmonie, l’intelligence s’éclaire et s’ouvre un cheminement distinct qui rend fort et enrichit nos relations au niveau du travail, de la famille et des ami(e)s. Alors, j’ai senti que j’avais retrouvé l’estime de moi-même. J’ai commencé à établir des relations comme j’en avais eues dans mon village, dans la transparence et le don, et à trouver des espaces de travail où agir en fonction de mes capacités et de ma sincérité, sans oublier que, devant Dieu, tous et toutes nous sommes égaux en dignité.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2491.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Voces del Tiempo, juillet 2001.
 
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