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DIAL 3590

Notre Che : Un voyage en utopie, chapitres XVII-XIX

Bruno Serrano Ilabaca

jeudi 30 septembre 2021, mis en ligne par Dial

Comme nous l’avions fait pour le récit d’Ilka Oliva Corado, Histoire d’une sans-papiers, DIAL publie, en plusieurs livraisons, la traduction française du livre du Chilien Bruno Serrano Ilabaca, Notre Che : Un voyage en utopie, paru en espagnol en 2018 ( Nuestro Che : Un viaje a la utopía, Santiago du Chili, editorial Cuarto Propio, 96 p.). L’ouvrage a été traduit en français par Pedro Tapia [1]. L’auteur raconte son périple, dans l’Amérique latine des années soixante du Chili au Brésil, l’Uruguay et l’Argentine, en passant par la Bolivie. Sont publiés ci-dessous les chapitres XVII-XIX.


← Lire les chapitres I-III, IV-VI, VII–IX, X-XIII, XIV-XVI.

XVII. Montevideo, le pain, la traversée du Río de la Plata

Mais la vie, inexplicable, s’écoulait, extraordinaire. Et maintenant, désormais sortis de la forêt, nous étions dans une ville où il fallait trouver un abri. Il faisait nuit quand le bus nous laissa dans le centre de Montevideo et nous ne savions pas où aller. Alors que nous étions assis sur nos bagages sous un lampadaire qui produisait une lumière blafarde, un personnage massif gominé qui tenait par la main une femme toute petite nous orienta vers une modeste auberge pour étudiants, où nous nous endormîmes sur une couchette dure comme si c’était le meilleur hôtel du monde.

Le lendemain, marchant sans direction dans les ruelles de Montevideo, et dans des dispositions exploratrices pour raisons de survie, je rencontrai une connaissance dont je ne me rappelais pas le nom, également client assidu d’Il Bosco à Santiago du Chili. C’était une « brebis galeuse » d’une famille aisée qui, sous l’ordre péremptoire de son père, faisait des études de médecine en Uruguay, après avoir été expulsé, pour bringueur, des deux universités traditionnelles du Chili. Mon aspect passablement délabré écourta la conversation et pendant trois jours nous pûmes loger – seulement dormir, sans repas à cause de sa situation d’étudiant – dans le petit appartement qu’il louait à Montevideo.

Charme le Maigre, de son côté, se déplaçait mystérieux partant tôt le matin. De mon côté, je déambulais dans les rues, l’air bourru, buvant seulement de l’eau depuis presque trois jours. Je trouvais agressifs ces arômes de nourriture qui s’échappaient de quelques maisons, où l’on percevait cette sécurité alimentaire des classes moyennes, ces abominables bourgeois, dont j’enviais maintenant la normalité. Avoir un logis et de la nourriture tous les jours, c’était véritablement quelque chose d’extraordinaire… et de désirable.

Il était un peu plus de midi, quand, inconsciemment, je m’arrêtai à la porte d’une boulangerie. En sortait l’arôme bouleversant du pain chaud qui inondait la rue. Et moi j’étais là, paralysé par l’orgueil qui m’empêchait de mendier du pain, quand un gros petit homme glabre, parfumé, à l’allure indiscutable d’un fonctionnaire public, sortit de la boulangerie avec de longs pains qui dépassaient par l’ouverture du sac en papier.

Il s’arrêta soudain face à moi. Je perçus fugacement qu’il me regardait avec des yeux pleins de compassion. Il me dit tout bas :

– Attendez un instant, s’il vous plaît.

Il rentra à nouveau rapidement dans la boulangerie, ressortant quelques minutes plus tard avec, dans les bras, un autre sac rempli de grands pains. Avec délicatesse, pour ne pas blesser mon orgueil maltraité, il balbutia :

– Prenez, c’est pour vous.

Il me mit le sac de papier dans les bras et quitta rapidement l’endroit, tête baissée.

Je restai quelques minutes immobile, le sac de pains pressé contre ma poitrine, sentant la chaleur du pain fraîchement sorti du four et retenant une irrésistible envie de pleurer. « Ton corps est affaibli », me dis-je à moi-même, justifiant les quelques grosses larmes qui affleurèrent dans mes yeux.

Je marchai jusqu’à une place accueillante avec des bancs en bois et je m’assis, contenant la voracité de la faim qui me poussait à liquider tous les pains d’un coup. Je mangeai alors morceau après morceau, en me contrôlant, chaque baguette – c’est ainsi qu’on appelle ce pain allongé et croustillant – pendant plus d’une heure, tandis que la ville devenait plus lumineuse et plus accueillante. Quand le dernier morceau atterrit dans mon estomac, je sentis de nouveau avec force que la vie était belle, et comme dit Scarlett O’Hara dans Autant en emporte le vent : « Demain sera un autre jour ».

La chance continua de m’accompagner et je récupérai une petite dizaine de mégots en bon état et parfaitement fumables. Tranquille maintenant et avec tous mes besoins satisfaits, je vérifiai le prix et l’horaire des bateaux qui naviguent par le Río de la Plata vers Buenos Aires.

De retour dans l’appartement de mon ami étudiant, je réussis à obtenir de lui un prêt, à rembourser au Chili, qui nous permettrait d’acheter les billets de bateau.

Cela impliqua de partir le lendemain très tôt faire du stop pour nous embarquer le soir dans le port de Colonia, situé sur la rive nord du Río de la Plata. Comme la fortune était de notre côté, en moins de deux heures nous arrivâmes dans la ville méridionale uruguayenne et à la tombée de la nuit, le bateau leva l’ancre en direction du port de Buenos Aires.

Et ainsi, naviguant dans une obscurité humide, nous découvrîmes ce fleuve extraordinaire dont on n’aperçoit pas l’autre rive. Jusqu’à maintenant, le plus large que j’avais connu était le fleuve Valdivia quand nous arrivâmes là-bas avec Cochín, malmenés après un bon nombre de jours lors de ce légendaire voyage en stop que nous avions fait en partant de la Gran Avenida de San Miguel à la conquête du sud. Cela me rappela aussi notre court séjour dans ce qui restait de la propriété de son oncle Sébastián à San Javier, près de Linares. C’était une vieille bâtisse de maître à l’allure coloniale avec d’amples corridors qui reliaient de hautes pièces en pisé, une grande cour intérieure et d’immenses écuries. L’oncle Sébastián, un homme qui avait de très larges épaules et une petite tête, nous avait coiffé de chapeaux de paille contre le soleil avec une cordelette pour qu’ils ne s’envolent pas avec le vent du galop, parce que – comme de bons citadins – à peine montés sur les chevaux, la seule chose que nous fîmes fut de galoper et galoper encore jusqu’à en avoir mal aux fesses, le dos et les os en compote. Cette fois-là, on nous avait gratifié d’un bon repas bien consistant – un rôti de bœuf et une poule au pot… à volonté.

Pour l’heure, à la proue du bateau, voyant apparaître au loin les lumières de Buenos Aires, les sucs gastriques activés par la mémoire me provoquaient des crampes. Je tâchais de me souvenir de ce tango de Gardel où apparaissaient les lumières du port, mais ma culture musicale avait plus été le rock and roll avec Elvis Presley, Bill Haley et ses Comets que les classiques du tango et du boléro. Je ressentais maintenant dans le cœur ce manque d’identité comme une faute. Je me demandais si le Che Guevara, qui était né en Argentine, n’était pas là avec sa guérilla, sur la frontière du Chaco ou à Resistencia, par sentiment patriotique… Alors même qu’il s’était déclaré citoyen du monde des opprimés, et des opprimés il y en avait partout sur la planète.

Ce que je ne savais pas, appuyé sur le bastingage du bateau qui s’approchait du port, c’est qu’à cette date le Che avait commencé ses premiers combats contre l’armée bolivienne dans la zone de la rivière Ñancahuazú. Je le réalisai quelques années plus tard quand la revue Punto Final publia son journal, Le Journal du Che en Bolivie. Je pleurai alors comme une Madeleine parce que nous aurions dû prendre part à sa guérilla dans cette geste glorieuse pour améliorer l’état de l’humanité, et mourir à ses côtés, en combattant.

XVIII. Buenos Aires. Charme le Maigre Charme s’en va

À dix heures du matin, une fois passées les formalités de rigueur, nous débarcâmes en République argentine. Après être descendus sur le môle 7 et avoir foulé le sol asphalté mythologique de Buenos Aires, Charme le Maigre avec son sac à dos et moi avec mon sac bleu et ses grandes poignées, nous prîmes le chemin de la fameuse Obélisque de la rue Corrientes.

Je m’assis au pied du monument, un peu halluciné par cette ville impressionnante en comparaison de Santiago. Je fus surpris que Charme le Maigre reste debout, le regard sombre et sans se débarrasser de son volumineux sac à dos.

Il me déclara à la hâte :

– Mon papa est agent de LAN à Chiloé… Il m’a envoyé un billet de retour au Chili par avion.

Je suis resté stupéfait. Je ne comprenais rien.

– Je m’en vais, dit Charme le Maigre, tête baissée.

– Mais… où ? lui demandai-je, absolument déconcerté.

– Je vais à l’aéroport prendre l’avion pour le Chili, répondit-il, en faisant le couillon.

– Et moi ?… Qu’est-ce que je vais foutre ?

Charme le Maigre haussa les épaules, bafouilla pour me dire quelque chose, fit demi-tour et partit en marchant, courbé sous le poids de son sac à dos.

Je restai stupéfait un long moment. Je réalisai alors qu’il le préparait depuis longtemps, sur les innombrables routes et camions dans lesquels j’avais mis toute la force de mon amitié pour l’aider à continuer, y compris en dépensant le peu d’argent récupéré pour lui acheter le billet pour traverser le Río de la Plata. Le sentiment déchirant d’avoir été trahi par un compagnon d’utopie me fendait le cœur.

– Fils de pute, fils de pute, bredouillai-je entre mes dents, effondré sur les escaliers de ciment pendant que je le voyais s’éloigner de l’Obélisque. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

XIX. Les policiers argentins. Les caves d’Hurlingham

Bon, pensai-je, si Charme le Maigre avait décroché à Buenos Aires et le Noir Sepúlveda à Rio, ça voulait dire qu’ils étaient des fils de pute… Par chance, ils n’étaient pas arrivés à la guérilla du Che. Et bien sûr, moi non plus. Mais j’étais seul, très seul dans ce grand Buenos Aires accablant et inconnu, avec les semelles de mes bottes retenues par une corde, barbu, immonde, traînant un vieux sac bleu sur l’épaule et remâchant qu’il aurait pu au moins me laisser le savon. Et le peigne aussi.

– Bon, me suis-je dit après avoir craché toutes les insultes possibles contre mes ex-compagnons de voyage, je reviens seul au Chili… Et alors !

Le seul problème, c’est que Buenos Aires est si grande et sans cordillère, et comme le soleil apparaît du côté de la mer, tout se mélange et on n’est pas fichu de savoir, merde, où se trouve le couchant, c’est-à-dire le Chili.

Je commençai quand même à marcher d’un bon pas vers une direction incertaine jusqu’à ce qu’une voiture de police banalisée freine bruyamment et qu’un agent me colle contre un mur avec les mains derrière la nuque. Contrôle de passeport.

– Touriste ? demanda le policier, regardant mon aspect.

– Oui… Et sur le chemin du retour au Chili.

Il secoua la tête d’un air dubitatif.

– Et où allez-vous maintenant ?

– Eh bien je rentre dans mon pays, lui répondis-je.

Il inspecta mon passeport chiffonné.

– Bolivie, Brésil, Uruguay… Vous n’avez pas vu Che Guevara par là-bas ?

– Tous les « che [2] » sont ici, en Argentine, répliquai-je, faisant l’abruti.

– Mais, « che » chilien : à peine arrivé en République argentine et déjà tu casses déjà les couilles de la police, jeunot… dit le flic en souriant. Étudiant, je te crois, mais touriste… se moqua-t-il, en me regardant.

Il discuta ensuite à voix basse avec les autres agents aux visages dubitatifs qui l’attendaient vautrés sur les sièges de la voiture, et il me rendit mon passeport.

– Il y a un tas de camions qui chargent du vin pour Mendoza dans la grande cave d’Hurlingham. Si tu fais le manutentionnaire, sûr qu’ils t’emmènent, gamin, affirma-t-il d’un air convaincu.

– Où se trouve Hurligham, demandai-je, chargeant mon sac.

– Prends le bus 242, me dit-il, en remontant dans la voiture où ses collègues montraient ouvertement leur impatience et gesticulaient pour continuer la patrouille.

Je dis au revoir et commençai à marcher avec énergie dans la direction qu’il m’avait indiquée. J’en étais à mon dixième pâté de maisons quand la voiture de police me serra à nouveau.

Le même policier descendit et me dit en mettant le doigt sur sa tempe :

– Mais che … Il te manque une case ? C’est à environ quatre-vingts pâtés de maisons.

– Je n’ai pas un rond, lui répondis-je et je continuai mon chemin.

Secouant la tête avec un geste de patience sur le point d’exploser, il m’obligea à m’arrêter.

– Tu t’arrêtes ici, che, m’ordonna-t-il, m’indiquant péremptoire l’arrêt du bus. Il fit arrêter le 242, discuta vigoureusement avec le chauffeur. Celui-ci répondit résigné :

– Bon, si vous me le demandez… Que monte le touriste !

Au moment où je montais sur le marchepied du bus, le policier me souffla :

– Dans ce service on est payés à coup de lance-pierres, sinon je te filerais un peu de blé.

Je le remerciai pour ce qu’il avait fait pour moi et le bus s’ébranla vers Hurlingham, quartier à l’ouest de l’Obélisque, où nous arrivâmes presque une heure et demie plus tard. Le policier avait raison : c’était vraiment loin.

Les caves possédaient de grandes zones de chargement où les camions stationnaient en reculant jusqu’à coller l’arrière contre une rampe en ciment par laquelle arrivaient les caisses en gros fils de fer avec les bouteilles de vin, transportées sur un tapis roulant qui couinait comme un chiot par manque de lubrifiant. Là, le chargeur en poste, debout, d’une poussée énergique, les mettait en ordre, les unes sur les autres, dans la partie arrière du camion au moyen d’un crochet situé à la base des caisses en fil de fer.

Il se formait une file de chômeurs en face de la cahute où on nous répartissait vers le camion correspondant à chacun. Pour chaque charge complète, on gagnait une bouteille de vin, que la Malena – une grosse femme en sueur et avec un chignon – achetait pour un prix misérable, pour le revendre au verre aux mêmes chauffeurs et chargeurs dans son étroit boui-boui sentant le pinard, placé à quelques mètres des grands portiques. Ce circuit singulier me fit penser encore une fois au ruban de Möbius.

Je réussis à charger quatre camions avant de m’évanouir de faiblesse, mais je me remis vite. Le propriétaire et chauffeur du quatrième camion était un Italien jeune et extraverti, parlant fort, à la voix de ténor qui m’ordonna de m’arrêter de charger. Il mis en route le moteur, sorti le Volvo de la rampe pour laisser le passage aux autres camions et m’emmena à un restaurant proche. Là, il commanda deux gigantesques sandwichs, que je dévorai sans hésiter. Ensuite, nous bûmes chacun une bière Quilmes d’un litre, pendant que nous bavardions de mon voyage, du Brésil, de Buenos Aires, de la vie…

Il en résulta que je devins le chargeur officiel de Pietro Corelli, l’Italien.

Désormais bien alimenté et plein de courage, je pus continuer mon travail. Et quand la nuit tomba, la cave ferma ses portes et tous les chargeurs se dispersèrent dans différentes directions.

Dans une maison voisine en démolition, je trouvai, derrière une porte d’entrée à deux battants, délabrée, un grand trou laissé à la suite du vol du compteur de gaz. C’était un espace idéal pour dormir à moitié assis, mais avec l’estomac plein et une bonne réserve de mégots.

L’endroit n’avait pas de toit, on pouvait voir les étoiles scintiller et bientôt quelques nuages passèrent lentement dans le cadre formé en haut par les murs. Tandis que je philosophais sur la paix totale qui nous envahit quand notre faim est apaisée et que nous avons un endroit où nous étendre et reposer nos os, je m’endormis une cigarette entre les doigts, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne toute seule – le matin je me suis réveillé les doigts jaunes de nicotine.

Le lendemain je commençai tôt mon travail, m’étant préalablement lavé sommairement dans une vasque en ciment où tout le monde se rafraîchissait de la sueur du travail.

Pietro Corelli ressemblait à Mastroianni jeune, autrement dit c’était un Italien jusqu’à l’os. Très fraternel il me salua tandis qu’il installait son camion, un Volvo de l’année 50 de taille moyenne avec des ridelles basses pour faciliter le chargement et le déchargement des caisses de vin.

Je le chargeai à raz bord deux fois dans la matinée. Il m’invita ensuite à déjeuner des spaghettis du tonnerre dans le même restaurant de la veille.

L’après-midi je l’accompagnai, cette fois comme copilote dans la cabine, pour distribuer des caisses de vin rouge et blanc dans différents quartiers : San Telmo, La Boca, Palermo et particulièrement dans des boutiques d’Italiens tapageurs qui demandaient à Pietro des nouvelles de sa « mamma » et de sa famille, à pleine voix.

À la tombée du jour, alors que nous retournions à la cave, il me demanda dans quel hôtel je logeais. Je crus qu’il plaisantait. Je lui racontai que je dormais sous le porche de la maison abandonnée à un pâté de maison de la cave. Il freina sec. Il ne pouvait pas croire ce qu’il entendait. Il réfléchit un moment et il décida :

– Tu viens chez moi cette nuit.

Et il fit un geste comme pour dire sans discuter.

La maison de la famille de Pietro était vraiment une maison italienne.

Vincent nous accueillir la mamma, le père, les oncles, les sœurs, quelques parents qui m’embrassèrent car ils connaissaient déjà mon histoire. Ils m’installèrent aussitôt dans la petite chambre d’un neveu qui était retourné à Trente, dans le nord de l’Italie. Arriva ensuite un copieux plat de tagliatelles à une table d’une vingtaine de personnes, parlant toutes en italien, bruyantes de rires et de mots.

Ils me firent asseoir près des sœurs de Pietro, de très belles bambinas d’une vingtaine d’années ou moins. Les pâtes furent abondantes, et je me retrouvai obligé de raconter les nombreuses histoires du Mato Grosso et de la forêt bolivienne. Je ne parlai pas du tout du Che, bien qu’il m’ait semblé que c’était une famille plutôt rouge. On ne sait jamais, et en plus, j’étais passé à côté et je ne savais rien de plus de la guérilla.

La pièce avait une fenêtre avec des rideaux fleuris transparents qui donnait sur la rue. C’était un endroit chaud et désordonné, avec des gens sensibles et affectueux qui allaient sans restrictions ni craintes vers des inconnus comme moi. Je crois qu’ils savaient intuitivement à qui ouvrir les portes de leur accueillante maison.

Le matin suivant, je bénis la cérémonie sacrée de la douche chaude et du savon. Je compris une fois de plus que la valeur des choses réside dans leur manque : ce qu’on a en abondance n’a pas de valeur… Et il semblerait qu’on apprend plus dans la pauvreté… À l’appel de la mamma, je laissai de côté mes dissertations philosophiques et après un petit déjeuner magnifique, nous sortîmes avec Pietro pour charger et distribuer le vin dans les quartiers de Buenos Aires. Toute la journée nous parcourûmes la ville, retournant de temps en temps pour charger à la cave d’Hurlingham. Pietro Corelli était un type formidable et affectueux. Il allait se marier avec une Italienne monumentale, mais ça le préoccupait un peu, cette histoire de se marier si rapidement… Cependant la tradition familiale consistait à agrandir la table en incorporant une autre famille à la maison qui serait bientôt pleine de bambinos. Les bonnes pâtes et le bon vin nourrissaient les panses et attiraient de nombreux bons amis.

– Si, réfléchissait-il en conduisant le camion, c’est pas mal de se marier, en plus, la raggaza e piu bella​…

L’une de ses sœurs, une petite beauté passionnée appelée Giuliana était très tendre avec moi. Je ne racontai pas bien sûr qu’au Chili j’étais marié avec Patricia, certes de force, mais marié quand même, sans enfants, encore. De plus ce passé était devenu si étranger à tout ce que je vivais d’extraordinaire que je ne considérais pas nécessaire de le divulguer.

Tandis que les jours passaient, cette merveilleuse famille était de plus en plus affectueuse avec moi. J’étais heureux, inquiet et m’éprenais de la bambina sans pouvoir le contrôler. Nous nous asseyions côte à côte à table. Quelques fois nos jambes se touchaient délicieusement ou, en se levant, Giuliana s’appuyait sur mon épaule et j’écoutais le message, le cœur battant. Elle lavait mes vêtements qui étaient dans un état désastreux, les raccommodait, les repassait et je sentais ses mains en enfilant les chemises parfumées… Je me rendis peu à peu, sans opposer de résistance.

Une nuit que nous étions assis seuls dans la galerie qui donnait sur la rue, nous nous embrassâmes encore et encore avec une passion croissante et incontrôlée. Quand elle me déclara son amour, je sentis que nous étions de passer à un autre monde. Et je pris peur.

Cette même nuit je commençai à me souvenir du Chili, de mes amis, du quartier San Miguel. J’eus la certitude que pour la seconde fois, ce voyage me plaçait devant la terrible alternative de choisir vers où me conduirait mon destin.

Les jours suivants, je continuai avec toujours plus de courage mon travail de chargeur et de copilote du vin. Pietro me payait bien chaque journée, et j’apportais, malgré les protestations de la mamma, des provisions pour la maison… et des roses rouges pour Giuliana.

Quand Pietro et moi arrivions le soir, la mamma nous embrassait avec des marques de tendresse exubérantes et elle chargeait Giuliana de nous servir le dîner. Elle disposait devant moi un grand plat de nouilles ou de lasagnes, et sa main douce, chaude et amoureuse glissait délicatement sur mon épaule sans faire du bruit.

Je sentais que je transpirais tandis que l’amour croissait anxieusement dans ma poitrine. Pendant la nuit, je me demandais si tout ce voyage avait réellement quelque chose à voir avec le Che, la guérilla et la révolution, ou avec la rencontre du grand amour que chacun recherche toute sa vie… Et qu’on ne trouve presque jamais. Pas plus, semble-t-il, que cette magnifique révolution.

Quelques nuits plus tard, alors que tous dormaient, Giuliana entra dans ma chambre avec sa chemise de nuit blanche qui laissait transparaître ses seins ravissants. Nous parlâmes à voix basse, échangeant des baisers, au bord de l’incendie. Ensuite, quand elle regagna sur la pointe des pieds sa chambre à côté de l’escalier, je restai éveillé jusqu’au lever du jour.

Dans la nuit moite qui suivit, la température amoureuse augmenta encore. Nous étions en train de tomber amoureux irrémédiablement.

– Tu es ce j’ai pu rêver de mieux dans ma vie, lui confessai-je à l’oreille, inquiet.

Elle me regarda avec ses yeux verts, mouillés de larmes, bougea la tête, me caressa les joues, et quand elle essaya de dire quelque chose, elle se mit à sangloter. Nous nous prîmes dans les bras, transpirants et passionnés, pendant un long moment. Quand elle partit, j’admis que j’étais irrémédiablement perdu… Et entre deux sursauts, je m’endormis.

Les journées de travail passèrent dans le bonheur et la confusion. Giuliana venait dans ma chambre à peine apaisé le vacarme du repas. Je compris que tout le monde savait où conduisait cet amour, mais fermait les yeux. Je me rendis compte que l’étape suivante était « la patrie ou la mort », comme disent les Cubains. Et je pris une douloureuse décision.

Quand j’annonçai ainsi en tremblant que je rentrais au Chili, grande fut la stupeur.

– Mais, tu reviendras quand tout ira bien ? me demande attristée la mamma.

Et moi je n’ose pas parler parce que je vais pleurer. Mais toute la famille pleure et Giuliana sanglote en me serrant dans ses bras.

Je leur raconte que ma mère a besoin de moi au Chili, ce qui n’est pas tout à fait la vérité. Je parle de mes frères, de mes amis… et je me sens canaille, parce que je sais que pour eux la famille est l’unique raison qui peut justifier de tout abandonner… mais la douleur est là pareil.

Cette nuit, et devant la famille, nous allâmes Giuliana et moi dans ma chambre pour parler de notre adieu.

– Que Dieu vous accompagne, bambinos, murmura peinée la mamma.

Et elle commença à débarrasser les assiettes et les couverts de la table.

Nous nous embrassâmes nus dans le lit. Ensuite, entre pleurs, baisers et caresses, Giuliana finit par s’endormir dans mes bras, les oreilles pleines de mes sincères promesses d’amour éternel et de retour.

Le lendemain, Pietro me conduisit en camion vers l’autoroute.

Nous nous serrâmes avec force dans les bras, des larmes dans les yeux, et il m’affirma avec une certitude absolue qu’ils m’attendraient et je lui affirmai aussi avec une certitude absolue que je reviendrai, tandis que je déposais mon vieux sac bleu à côté du camion.

Mais je ne retournai jamais à Hurlingham et ne revis jamais Pietro, ni Giuliana, ma merveilleuse Italienne avec laquelle nous nous étions détruit mutuellement le cœur. Cependant, je me trompais et sept ans plus tard je pus m’en rendre compte… Mais c’est une autre histoire.

La fin paraîtra dans le prochain numéro de DIAL.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3590.
- Traduction de Pedro Tapia.
- Source (espagnol) : Bruno Serrano Ilabaca, Nuestro Che : Un viaje a la utopía, Santiago du Chili, editorial Cuarto Propio, 96 p.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial - www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

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[1Le traducteur remercie pour leur aide à la relecture Jacqueline Quatrecotes, Vincent Gerbe et Guy Michel Isnard.

[2Che : interjection typique et commune en Argentine – NdT.

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